"Quand un salon littéraire devient un boudoir pour dames"
10 Décembre 2008
C'est en 1898, à Londres, que Gabriel Fauré reçoit
commande d'une musique de scène pour la création en langue anglaise de Pelléas et Mélisande. Il reprend la "Sicilienne" composée quelques années
plus tôt et compose de nouvelles pages : "Prélude", "Fileuse" et Molto adagio (La mort de Mélisande), quelques interludes et la "Chanson de Mélisande". Ces numéros initialement orchestrés par
Koechlin, alors son élève, Fauré les retravaille pour en faire une suite d'orchestre. Qui est certainement son chef-d'oeuvre symphonique.
Plus que toutes les autres versions composées sur ou d'après le drame de Maeterlinck, l'adaptation musicale de Fauré est
essentiellement centrée autour du personnage de Mélisande. C'est donc elle que l'on découvre en premier dans le "Prélude" qui devait être joué
rideau fermé. Il présente les principaux éléments musicaux du drame dont l'action se déroule dans un Moyen-Âge mythique.
Cette première pièce commence par l'exposition timide du thème de Mélisande, aux cordes. On découvre au début de l'acte 1 que cette jeune femme est perdue dans la forêt, qu'elle a peur et
qu'elle n'ose pas se dévoiler.
Après un long développement de ce thème, Fauré en expose un second. Il annonce le destin des futurs amants Pelléas et Mélisande : ce thème de l'amour, simple et
beau, est joué par les flûtes sur des battements de cordes qui lui donnent vie ; mais, il tourne de manière obsédante autour de la note ré qui annonce déjà l'issue finale du drame (la mort de
Mélisande sera en ré mineur).
Enfin, après un retour du thème de Mélisande, le temps semble s'arrêter pour laisser entendre, au loin, le cor menaçant qui annonce la présence de Golaud. Tout au long de la pièce, depuis la
première rencontre dans la sombre forêt jusqu'au tragique dénouement final, il sera là, méfiant, jaloux.
En prélude au deuxième acte et plus précisément à ce doux et délicieux moment lors duquel Pelléas et Mélisande jouent autour de la fontaine des aveugles, Gabriel Fauré a choisi de réutiliser la
"Sicilienne" initialement composée pour son Bourgeois gentilhomme. Cette musique retranscrit le charme de cette scène badine. Sa tendre mélodie
passe de la flûte au violon sous différents éclairages grâce une très belle orchestration.
La "Fileuse" est un intermède tranquille et plein de charme. Il doit précèder la scène 1 de l'acte 3 durant laquelle la jeune héroïne file la quenouille. Ce fil qu'elle travaille, c'est celui de
sa vie, de sa mort. C'est son destin. Souvenons-nous de la Belle-au-bois-dormant qui s'endort pour plusieurs dizaines d'années après s'être piquée au fuseau. Mélisande tient donc entre ses mains
le fil fragile de sa vie. C'est son avenir qu'elle tisse, sans en avoir conscience, de manière insouciante comme le symbolise la douce mélopée du hautbois. Il chante tranquillement sur un
accompagnement de cordes qui se déroule comme le fil de la bobine.
Le Molto adagio terminal prélude quant à lui au dernier acte, celui qui verra Mélisande mourir. Il débute par une marche funèbre, aux vents. Elle est suivie, ensuite, par un motif arpégé aux
cordes qui semble rappeler la douceur et la timidité de l'héroïne. Peut-être aussi une certaine naïveté.
C'est ce même motif arpégé qui conclut la suite orchestrale de Fauré. Les moyens utilisés sont restreints, le rendu en est bouleversant de sobriété. De sérénité aussi.
Entre temps, la marche funèbre se développe, contamine l'ensemble de l'orchestre. Son rythme pointé devient obsédant et de plus en plus tragique. Ce cri de douleur gagne petit à petit en
puissance, s'amplifie avant de s'éteindre. Mélisande avec.
Outre ces numéros groupés dans la suite d'orchestre, Fauré a composé pour le troisième acte une chanson, magnifiquement orchestrée par Koechlin. Elle reprend en langue anglaise le texte de la
chanson des trois soeurs aveugles que chante Mélisande du haut de sa tour en coiffant ses longs cheveux dénoués.
(Courtoisie Le Monde de
Bra)