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Moïcani - L'Odéonie

"Quand un salon littéraire devient un boudoir pour dames"

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BERNARD HENRI LEVY, MICHEL HOUELLEBECQ ENNEMIS PUBLICS EXTRAITS









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Cher Bernard-Henri Lévy,

Tout, comme on dit, nous sépare - à l'exception d'un point, fondamental: nous sommes l'un comme l'autre des individus assez méprisables.

Spécialiste des coups foireux et des pantalonnades médiatiques, vous déshonorez jusqu'aux chemises blanches que vous portez. Intime des puissants, baignant depuis l'enfance dans une richesse obscène, vous êtes emblématique de ce que certains magazines un peu bas de gamme comme «Marianne» continuent d'appeler la «gauche-caviar», et que les périodistes allemands nomment plus finement la «Toskana-Fraktion». Philosophe sans pensée, mais non sans relations, vous êtes en outre l'auteur du film le plus ridicule de l'histoire du cinéma.

Nihiliste, réactionnaire, cynique, raciste et misogyne honteux: ce serait encore me faire trop d'honneur que de me ranger dans la peu ragoûtante famille desanarchistes de droite; fondamentalement, je ne suis qu'un beauf Auteur plat, sans style, je n'ai accédé à la notoriété littéraire que par suite d'une invraisemblable faute de goût commise, il y a quelques années, par des critiques déboussolés. Mes provocations poussives ont depuis, heureusement, fini par lasser.

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A nous deux, nous symbolisons parfaitement l'effroyable avachissement de la culture et de l'intelligence françaises, récemment pointé, avec sévérité mais justesse, par le magazine «Time».

Nous n'avons en rien contribué au renouveau de la scène électro française. Nous ne sommes même pas crédités au générique de «Ratatouille».

Les conditions du débat sont réunies.

MH

Paris, le 27 janvier 2008

Le débat ?

Trois pistes possibles, cher Michel Houellebecq,

Piste numéro un. Bravo. Tout est là. Votre médiocrité. Ma nullité.

Ce néant sonore qui nous tient lieu de pensée. Ce goût que nous avons de la comédie, quand ce n'est pas de l'imposture. Trente ans que je me demande comment un type comme moi a pu, et peut, faire illusion. Trente ans que, fatigué d'attendre le bon lecteur qui saura me démasquer, je multiplie les autocritiques foireuses, sans talent, inoffensives. Eh bien nous y sommes. Grâce à vous, avec votre aide, je vais peut-être y arriver. Votre vanité et la mienne. Mon immoralité et la vôtre. Comme dirait un autre méprisable, mais de haute volée celui-là, vous abattez votre jeu, j'abats le mien - quel soulagement!

Piste numéro deux. Vous, d'accord. Mais pourquoi moi? Pourquoi marcherais-je, après tout, dans cet exercice d'autodénigrement? Et pourquoi vous suivrais-je dans ce goût que vous manifestez pour l'autodestruction fulminante, maudissante, mortifiée? Je n'aime pas le nihilisme. Je déteste le ressentiment et la mélancolie qui va avec. Et je pense que la littérature ne vaut qu'à contrarier ce dépressionnisme qui est, plus que jamais, le mot de passe de notre époque. Je pourrais me dévouer, dans ce cas, pour expliquer qu'il y a aussi des corps heureux, des oeuvres réussies, des vies plus harmonieuses que ne semblent le penser les peine-à-jouir qui nous détestent. Je prendrais le mauvais rôle, le vrai, celui de Philinte contre Alceste, et me fendrais d'un éloge bien senti de vos livres et, tant qu'à faire, des miens. C'est une autre possibilité. Une autre façon d'ouvrir la discussion.

Et puis troisième piste, enfin. Réponse à la question que vous posiez l'autre soir, au restaurant, lorsque nous est venue l'idée de ce dialogue. Pourquoi tant de haine? D'où vient-elle? Et d'où vient qu'elle ait, dès qu'il s'agit d'écrivains, une tonalité, une virulence si extrêmes? Vous, en effet. Moi. Mais, autrement plus sérieux, le cas de Sartre, vomi par ses contemporains... Celui de Cocteau, qui n'a jamais pu voir un film jusqu'au bout parce qu'il y avait toujours quelqu'un qui l'attendait, pour lui casser la gueule, à la sortie... Pound dans sa cage... Camus dans sa boîte... Baudelaire décrivant, dans une lettre terrible, «la race humaine»liguée contre lui... La liste serait longue. Car c'est l'histoire de la littérature qu'il faudrait convoquer tout entière. Et peut-être - ce serait ma thèse - le propre désir des écrivains qu'il faudrait tenter de sonder. Quel désir? Le désir de déplaire, voyons. Le goût du désaveu. Le vertige, la jouissance, de l'infamie. Vous choisissez.

BHL
«Tous des cons»

Le 2 février 2008

Cher Bernard-Henri,

[...] J'ai eu de plus en plus souvent, il m'est pénible de l'avouer, le désir d'être aimé. D'être aimé simplement, de tous, comme peuvent l'être un sportif ou un chanteur, de pénétrer dans un espace enchanté sans accusations, ni coups tordus, ni polémiques. Un peu de réflexion me convainquait bien entendu à chaque fois de l'absurdité de ce rêve; la vie est limitée et le pardon impossible. Mais la réflexion n'y pouvait rien, le désir persistait - et je dois avouer que, jusqu'à présent, il persiste.

[...] Comment expliquer cet étrange détour que, chacun de notre côté, nous avons pris ? J'ai été frappé lors de notre dernière rencontre que vous continuiez à faire des recherches Google sur votre nom, jusqu'à utiliser la fonction d'alerte, qui permet d'être informé à chaque nouvelle parution. J'ai pour ma part désactivé cette fonction d'alerte, et puis j'ai renoncé aux recherches Google elles-mêmes.

Vous souhaitez, m'avez- vous dit, être informé des positions de l'adversaire afin de pouvoir, éventuellement, riposter. Je ne sais pas si vous aimez réellement la guerre, ou plutôt je ne sais pas depuis combien de temps vous l'aimez, combien d'années d'entraînement il vous a fallu pour y trouver de l'intérêt et du charme; mais ce qui est sûr, c'est que vous pensez, comme Voltaire, que nous sommes dans un monde où l'on vit et où l'on meurt «les armes à la main».

Cette absence de lassitude au combat est une force considérable. Elle vous empêche, et vous empêchera longtemps, de céder à cette apathie misanthrope qui est, pour moi, le plus grand danger; cette bouderie bougonne et stérile qui conduit à s'isoler dans son coin en répétant inlassablement : «tous des cons»; et à, littéralement parlant, ne plus rien faire d'autre.

La force qui pourrait, chez moi, jouer ce rôle de socialisation, est bien différente : mon désir de déplaire dissimule un insensé désir déplaire. Mais je veux plaire «pour moi-même», sans séduire, sans dissimuler ce que je peux avoir de honteux. Il a pu m'arriver de me livrer à la provocation; je le regrette, car telle n'est pas ma nature profonde. J'appelle provocateur celui qui, indépendamment de ce qu'il peut penser ou être (et à force de provoquer le provocateur ne pense plus, n'est plus), calcule la phrase ou l'attitude qui provoquera chez son interlocuteur le maximum de déplaisir ou de gêne; puis qui, rationnellement, applique le résultat de son calcul. Beaucoup d'humoristes, dans les dernières décennies, ont été de remarquables provocateurs.

Au contraire, il y a en moi une forme de sincérité perverse: je recherche avec obstination, avec acharnement, ce qu'il peut y avoir en moi de pire afin de le déposer, tout frétillant, aux pieds du public - exactement comme un terrier dépose un lapin ou une pantoufle aux pieds de son maître. Et je ne le fais pas pour accéder à une quelconque forme de rédemption, la notion même m'en est étrangère. Je ne souhaite pas être aimé malgré ce que j'ai de pire, mais en raison de ce que j'ai de pire, je vais jusqu'à souhaiter que ce que j'ai de pire soitce que l'on préfère en moi. 

MH

Le 4 février 2008

Cher Michel,

Il y a un phénomène assez bizarre qui fait que - contrairement, semble-t-il, à vous - je n'ai jamais réussi ni à me penser ni à me vivre comme la «victime» d'une vraie «persécution». Je suis attaqué comme peu d'écrivains le sont. J'ai droit, pour chacun de mes livres, à une quantité d'injures qui en démoraliseraient plus d'un. Et quant à l'eczéma... Ah ! l'eczéma... Si l'eczéma est un critère, il me faut bien admettre que je suis un assez bon expert, aussi, en histoires d'eczéma. Or le fait est que j'ai un mal fou, je ne dirai même pas à prendre acte de ces attaques, mais à coller à l'image de moi qu'elles me renvoient, à la faire et sentir mienne, à associer ce reflet peu flatteur, parfois lamentable, à mon identité profonde ou, simplement, sociale.

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Un exemple. Ce film que j'ai tourné, il y a douze ans, et qui m'a valu de lire de près le «Journal de la Belle et la Bête». Je sais ce qu'on en a dit et qu'on continue d'en dire quand il n'est pas complètement effacé des esprits. Je suis au courant pour le «navet», l'oeuvre officiellement «indigente», le film (dixit Serge Toubiana, alors directeur des «Cahiers») «le plus mauvais de l'histoire du cinéma». Je sais qu'il y a des gens qui, lorsqu'il est programmé à la télévision, font des dîners de cons où le con, c'est le film et, avec le film, son auteur. Mais comment vous dire? Je sais cela, mais sans le vivre. J'en suis conscient, mais je ne l'intègre pas. J'ai beau être informé de l'avalanche de boue qui l'a enseveli à sa sortie - je n'arrive pas à penser à moi comme l'auteur-du-film-le-plus-indigent-et-le-plus-couvert-de-boue-de-l'histoire-du-cinéma, et je peux très bien me retrouver dans une situation, un débat, une réunion d'amis, un meeting, où, sans voir les ricanements alentour, inconscient du ridicule où je me mets ou de l'embarras poli que je provoque, je vais en parler comme d'un film normal, plutôt beau, presque important et dont je suis fier.

Un autre exemple - plus lourd de sens et de conséquences: celui de mon être-juif... Etre juif, en principe, c'est avoir une relation spéciale à cette affaire de persécution. Etre juif, pour la plupart des juifs, c'est un passeport automatique pour une perception de soi comme vulnérable, précaire, jamais tout à fait à sa place, suppôt d'antisémitisme. Et je connais d'ailleurs peu de juifs qui n'aient, dans leur mémoire, une anecdote familiale ou personnelle, parfois une scène primitive, qui atteste de cette familiarité native avec l'offense. Or, là encore, ce n'est pas mon cas. Je lutte contre l'antisémitisme, bien sûr. Je suis de ceux, vous le savez, qui ne laissent rien passer, vraiment rien, sur le sujet. Mais peut-être est-ce une forme de dénégation. Peut-être est-ce le symptôme de ma névrose fondamentale. Peut-être est-ce lié au fait que je suis né dans une région du monde où les juifs furent relativement épargnés. Le fait est que je n'ai jamais le sentiment, quand je lutte pour les juifs, de lutter pour mon propre salut. Le fait est - et je vous demande, vraiment, de me croire - que je ne me souviens pas, ni enfant, ni depuis, d'avoir eu à pâtir, dans ma chair ou mon âme, de la discrimination, des affronts contre lesquels je proteste et m'insurge. Il y a des juifs souffrants; je suis un juif qui se bat. Il y a des juifs qui vivent leur judaïsme comme un voyage au bout de la déréliction et de la nuit; je suis un juif heureux.

BHL
«Nos pères»

Le 20 février 2008

Cher Bernard-Henri,

[...] Je revois mon père (vous vouliez des informations supplémentaires; il ne faut pas me le dire deux fois...) garant son camping-car à proximité d'un relais autoroutier, en période de départ en vacances. J'ai assisté à la scène plusieurs fois. Beaucoup de choses passaient, en quelques minutes, sur son visage. Une perplexité désolée le plus souvent, de l'amusement; parfois, fugitivement, une espèce d envie; mais plus souvent que tout un immense, un insondable mépris. Jamais en tout cas je ne l'ai vu descendre d'un coup, sitôt son véhicule garé, pour se mêler aux familles, aux bandes de jeunes partant ensemble en vacances, faisant la queue pour acheter leur duo jambon-fromage. A chaque fois, je l'ai vu observer une pause de quelques minutes avant de rejoindre la foule de sessemblables; et ces minutes, comme elles me paraissaient longues ! Rares, très rares sont les adultes qui soupçonnent à quel point les enfants sont en quête, chez leurs parents, de n'importe quel signe indiquant la manière dont il convient d'aborder le monde; à quel point, dans ces quelques années qui précèdent la catastrophe pubertaire, leur intelligence est aiguisée, vibrante, prompte aux synthèses et aux conclusions générales. Rares sont les adultes qui comprennent que tout enfant est, naturellement et sans effort, un philosophe. Il me semble parfois que je n'ai fait, dans mon âge d'homme, que donner une traduction esthétique à cette attitude de retrait que j'avais eu l'occasion d'observer, enfant, chez mon père. [...]

MH

Le 23 février 2008

Cher Michel,

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[...] Mon père, je veux le préciser pour commencer, est né pauvre, à Mascara, humble bourgade de l'Ouest algérien, tout en escarpements et en caillasse, où l'on étouffait l'été, où l'on mourait de froid l'hiver, et où seule la caserne de la Légion étrangère mettait, paraît-il, un peu d'animation et de vie. Son père, mon grand-père donc, était photographe, mais un photographe de village que l'antisémitisme régnant contraignait à ne photographier que les «Indigènes» et à laisser à un «vrai Français» l'exclusivité du seul marché qui vaille et qui était celui des mariages et des naissances chez les «petits Blancs». Sa maison - que j'ai découverte bien plus tard, presque par hasard, alors que je faisais un reportage sur les traces du jeune Camus - était un rez-de-chaussée de pierres mal assemblées, sans électricité, sans eau courante, avec un de ces sols de terre battue que l'on ne trouve plus, aujourd'hui, que dans les bidonvilles d'Afrique ou les favelas brésiliennes. [...] Il est né dans la pauvreté donc - une pauvreté absolue, monotone comme l'enfer, où il fallait couper le lait, où la soupe se faisait avec des chardons et des racines, où on recevait une raclée quand on était pris à entamer le pain frais avant que ne soit entièrement mangé le pain rassis de la veille, et dont je ne suis pas sûr qu'un Français d'aujourd'hui, fûtce dans la plus déshéritée des «cités», puisse concevoir même l'idée.

Et voici qu'à vingt et quelques années, après la guerre, aidé de son talent, d'une rage et d'une autorité hors du commun, ainsi que, peut-être, de solidarités issues du premier gaullisme et de ses affinités avec la Résistance communiste, il a radicalement changé de vie en bâtissant une entreprise prospère puis, très vite, assez puissante. Or l'intéressant (et c'est le point où je veux venir), c'est que, aussi loin que je me souvienne, je l'ai toujours vu haïr son Algérie natale, synonyme pour lui de malheur mais se défier aussi, dans le même mouvement, de cette France «métropolitaine» où il réussissait avec éclat.

Je l'ai toujours connu détestant, pour les autres non moins que pour lui, cette indigence atroce, humiliante et qui tue - mais exécrant tout autant, presque plus, l'argent, les hommes d'argent, les usages, les outrages, les insolences qui vont avec cet argent devenu, cependant, son univers. Il était un bourgeois; mais il méprisait les bourgeois. Il était un grand patron; mais il dédaignait les grands patrons. Il avait rompu avec la gauche de sa jeunesse mais on continuait, à table, de dire de quelqu'un qu'il était «de droite» comme s'il s'agissait d'une insulte ou d'une tare. [...]

BHL

Le 1er mars 2008

Cher Bernard-Henri,

[...] Personnellement, je ne crois pas aux Juifs. Ou, plus exactement, je n'ai pas envie d'y croire. Ou, exactement, je n'y connais rien. J'éviterai donc avec prudence de me prononcer sur l'interprétation de Benny Lévy, sur les Juifs de négation et les néo-marranes. Je réagis par contre immédiatement, et avec la sensation cette fois d'une compréhension totale, à cette simple phrase que vous prononcez à propos de votre père: «Il était aussi étranger à son nouveau milieu qu'à l'ancien.» Ceci n'est pas, voyez- vous, propre à un Juif. Ceci a pu arriver à beaucoup de gens qui ont eu 20 ans, ou des poussières, aux alentours de la Libération.

Mon père est né, troisième enfant sur quatre, d'une famille de prolétaires totaux, à l'état brut. Ce n'était pas la misère, sûrement pas (la misère commence quand on ne sait pas de quoi demain sera fait, si l'on aura même un toit à mettre sur sa tête, de quoi se chauffer ou se nourrir; quand on est pauvre on sait, on sait même très exactement) . Ils ont vécu l'existence rude, et digne, des classes prolétariennes (en période de plein-emploi il y a eu une vraie dignité des classes prolétariennes, Orwell l'évoque dans sa common decency, Paul McCartney lui aussi en parle lorsqu'il évoque son enfance, ce n'est pas une invention de journalistes). Ces gens vivaient de leur travail, et n'ont jamais eu à tendre la main. [...]

Rupture de contrat d'apprentissage, France en guerre, organisations de jeunesse diverses (UCPA, Club alpin français): quelques années plus tard, mon père se retrouve membre de la prestigieuse Compagnie des Guides de Chamonix. Joli succès, pour un enfant de Clamart. Amour de la montagne, ceci dit, chez lui. Réel amour de la montagne. Non programmé, génétiquement injustifié, amour de la montagne. Désir de se perdre dans la neige, admiration pour ses compagnons qui avaient eu des doigts amputés, amour exigeant. Quelques années plus tard : mon père a quitté Chamonix pour Val-d'Isère. Il a acquis des terrains, et fait construire une grande maison dans le centre de Val-d'Isère. Capitalisant ce premier investissement, réinvestissant en temps opportun, quelqu'un d'autre aurait pu construire une fortune réelle.

Quelques années plus tard, je fais la connaissance de mon père (n'exagérons rien, j'avais traversé la France autrefois avec lui en Jeep, mais on n'avait pas réellement sympathisé, à chaque arrêt j'avais peur qu'il ne m'abandonne sur le bord de la route) . Il n'a construit aucune fortune. Il est à l'époque moniteur de ski indépendant, ce qui signifie qu'il n'est pas répertorié à l'Ecole de Ski français. [...] Le client le plus célèbre de mon père fut, je pense, Valéry Giscard d'Estaing, mais il ne l'eut qu'une ou deux fois. Un autre était Antoine Riboud, là c'était un bon client, il y a eu une dizaine de sorties, j'en ai même fait une avec lui. Le seul souvenir que je garde du prestigieux dirigeant d'entreprise, c'est au restaurant d'altitude, quand les membres du groupe ont commencé à hésiter un peu trop longtemps sur le choix de la garniture de légumes associée à leur plat. Je revois son regard agacé, son adresse brutale et suffisante au serveur:«Salade pour tout le monde!» [...]

MH

© Flammarion-Grasset & Fasquelle, Paris, 2008.

 

 

«L'engagement»

Le 12 mars 2008

Cher Michel,

Je suis pessimiste. Je ne suis, philosophiquement parlant, absolument pas ce qu'il est convenu d'appeler un progressiste.

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Je pense même, à l'inverse, que les gens qui veulent trop se mêler de la vie de leurs semblables, trop réformer le genre humain, trop le régénérer, sont soit des fous dangereux, soit des canailles, soit les deux. [...] J'ai passé ma vie, au lieu d'écrire mes romans et des vrais traités de philosophie, à sillonner le vaste monde à la recherche de torts à redresser et de causes à défendre.

Alors pourquoi? Le goût de l'aventure, sûrement. Cela peut sembler piètre. Ou frivole. Mais c'est vrai que j'ai ce goût-là et qu'il compte dans l'habitude prise, depuis la guerre du Bangladesh, d'aller chercher au bout de la planète des raisons de batailler et d'écrire. [...] Le goût de la performance, ensuite. J'ai toujours eu, aussi, ce goût-là. J'ai toujours eu cette tentation (encore plus indécente, obscène, m'as-tu-vu, déplacée mais je vous dis la vérité) de faire ce que les autres ne font pas ou de le faire, s'ils le font, d'une façon qui n'appartient qu'à moi. J'aime, pêle-mêle, partir faire la révolution au Bangladesh quand mes camarades croient, en 1971, que c'est à Paris que ça se passe; préfacer Cesare Battisti, trente ans plus tard, quand la totalité de la presse, en France et en Italie, le traite en pelé, en galeux, sale tête, sale mec, criminel-né; partir sur les traces de Daniel Pearl quand personne ne semble y songer; contribuer à faire de l'affaire Hirsi Ali, dont le nom même est inconnu, une cause nationale française; entrer à Sarajevo avant tout le monde et alors que la ville est encore sous blocus; j'aime, dans mon histoire darfourie, ne pas être passé par les voies officielles de la plupart des témoignages qu'on lit partout et j'ai adoré, au retour, suggérer, mine de rien, air faussement modeste mais, en réalité, terriblement content de moi, que je n'étais pas l'un de ces benêts d'acteurs américains qui croient qu'ils «y» sont allés sous prétexte que les Soudanais les ont baladés dans trois camps de réfugiés. [...] Et puis une troisième chose, enfin. Je ne sais, cette fois, comment dire pour ne pas avoir l'air définitivement ridicule. Le dépassement de soi. Le goût de vivre au-dessus de soi, c'est-à-dire, au sens littéral, au-dessus de ses moyens. L'idée, si vous préférez, qu'il y a la vie et la grande vie - et que, même si cela semble vain, même s'il ne reste, à la fin, rien de vous ni de vos entreprises, seule la seconde, la grande vie, fait qu'une vie d'homme ou de femme est digne d'être vécue.

BHL

Le 16 mars 2008

Cher Bernard-Henri,

[...] Presque inapte à la violence physique, je n'y ai de surcroît jamais éprouvé aucun plaisir, même dans les cas - rares - où j'étais en position d'avoir le dessus. La renonciation à la violence physique comme méthode principale de règlement des conflits m'est même apparue comme un des seuls avantages du passage à l'âge adulte. Je n'ai jamais été fasciné par les armes, et par les jeux de stratégie guère davantage.

Je suis en outre organiquement, viscéralement incapable d'obéir. Lorsque j'ai l'impression qu'un ordre m'est donné, quelque chose en moi se fige, se transforme en une sorte de nodule mental douloureux, indépassable. Comme je suis le plus souvent trop lâche pour une opposition frontale, j'élude, je laisse entendre que j'obéirai le moment venu. Et puis, à la dernière seconde, sans même l'avoir anticipé, dans un mouvement irrésistible au point qu'il me paraît presque réflexe, je désobéis.

Inapte à l'obéissance, je n'éprouve aucun plaisir au commandement. Je l'exerce sans enthousiasme, uniquement pour des périodes brèves, et lorsque c'est manifestement indispensable.

On peut imaginer, avec tout cela, quel genre de soldat je ferais. Je n'ai aucun doute là-dessus, cher Bernard-Henri : en cas de guerre, je me battrai peu, et mal. J'échangerai quelques coups, ou quelques coups de feu; et puis, assez vite, je me demanderai ce que je fais là; la vague excitation occasionnée par le combat (je suis quand même, je suppose, capable de sécréter un minimum d'adrénaline) s'estompera. Et tout simplement, à la première occasion, je me carapaterai. Je rejoindrai la vaste troupe de ceux qui ont peu et mal combattu; de ceux qui ont attendu, sans trop oser le dire, que les autres arrêtent leurs conneries. De ceux qu'indiffère le destin de la démocratie, de la France libre, de la Tchétchénie ou du Pays basque; de ceux qui cèdent, de Gaulle avait bien raison, à l'hypnotisme du«vide effrayant du renoncement». Je suis de ces gens-là. De ceux que rien de général et d'universel (ni de particulier ni de local) ne peut réellement mouvoir. Cette vaste troupe qui subit l'Histoire, ne s'intéressant au fond qu'à ce qui la touche directement, elle et ses proches.

Il m'est extrêmement désagréable de penser que ce parti pris d'égoïsme et de lâcheté que je prends puisse me rendre aux yeux de mes contemporains plus sympathique que vous qui prônez l'héroïsme; mais je connais mes contemporains: je sais que c'est ce qui se produira.

MH

«Les chiens»

Le 8 mai 2008

Vous avez raison, cher Bernard-Henri, de noter que l'affaire de la «désormais célèbre Lucie Ceccaldi», comme vous dites, évoque une malfaisance plus radicale que les mauvaises mères de la littérature moderne; on peut en effet évoquer ces créatures repoussantes issues du tréfonds de la mythologie grecque. D'autres penseraient à la monstrueuse Baba Yaga des contes populaires slaves, qui brise le crâne des nourrissons pour dévorer leur cervelle. [...]

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J'ai vu ma mère assez peu de fois dans ma vie, une quinzaine tout au plus, mais un jour où elle m'a vraiment écoeuré est celui où elle m'a raconté avoir croisé par hasard, à la Réunion, mon ancienne nounou malgache, et que celle-ci lui avait demandé de mes nouvelles. Elle trouvait ça marrant, incongru, que mon ancienne nounou malgache, trente ans plus tard, demande de mes nouvelles; moi, je trouvais ça bouleversant, mais je n'ai même pas essayé de lui expliquer pourquoi. [...]

Vous voyez, la situation est, dans un sens, moins grave que vous ne pouviez l'imaginer. Ce qui est par contre absolument abject, et, vous avez raison, sans précédent, c'est que le tombereau d'insultes et de menaces actuellement déversé par ma mère me parvienne par voie de presse.

De palier en palier, la relation entre moi et la quasi-totalité des médias de ce pays en est bel et bien arrivée à la haine totale, au sens où l'on parle de «guerre totale». J'éprouve, je crois, quelque chose d'analogue à ce que pouvaient éprouver les condamnés au Moyen Age quand ils étaient cloués au pilori. Le mot ayant été trop souvent employé, on a un peu oublié l'horreur de la chose. Le condamné était exposé sur la place publique, la tête immobilisée par un carcan de bois, les mains entravées, le visage à découvert; et chacun des passants pouvait le souffleter, lui cracher au visage, ou pire.

[...] Je ne prétends pas que ce soit mon existence physique, directement, qui soit visée. Mais à défaut d'un vrai suicide, ce qu'ils aimeraient, au moins, c'est que j'arrête d'écrire. Ou, si je dois vraiment continuer à écrire, qu'on ne parle pas de mes livres. Qu'on parle de ce qu'on voudra, de mes à-valoir, de ma feuille d'impôts, de mes opinions politiques, de mon goût pour l'alcool, de mon histoire familiale; mais surtout pas, en aucun cas, de mes livres.

Naturellement, ils vont gagner. [...]

MH

Le 12 mai 2008

Je sais tout cela, cher Michel,

La calomnie, je connais. La meute lâchée aux trousses, je crois que je connais aussi. La pulvérisation de la frontière privé-public, la chasse à l'homme sous l'écrivain, cette façon de lui lâcher les chiens en leur intimant l'ordre de lui arracher le masque pour mieux ramener le tas de secrets, je crains d'en avoir, moi aussi, fait l'expérience. Jusqu'à l'agression physique, jusqu'à l'offense faite au visage (ces fameux «entartages» qui sont entrés dans les moeurs et, en tout cas, dans le langage et dont nul n'a l'air de mesurer la vraie violence, non seulement physique, mais symbolique...), à quoi il m'est arrivé d'avoir aussi, plus souvent qu'à mon tour, à faire face. Là où nous divergeons, c'est après.

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Le point où vous vous trompez, c'est, à mon avis, quant à l'issue. Car je ne suis pas d'accord, mais alors pas d'accord du tout, avec l'idée que, dans cette lutte, dans cette guerre qui se veut totale, dans ce corps-à-corps entre les écrivains et la meute des haïsseurs du visage, ce soit toujours la meute qui gagne - et je vais essayer de vous dire, de manière précise, pourquoi.

La meute d'abord a peur. Elle a beaucoup plus peur que nous. Beaucoup plus peur que vous, moi, ou n'importe quel autre écrivain déjà passé par ses chambres noires. C'est la thèse de Bernanos à propos des nazis. [...]

La meute, deuxièmement, est faible. Pourquoi est-ce qu'elle est faible ? Parce qu'elle a peur, d'abord - voir ci-dessus. Mais parce qu'elle est animée, surtout, par l'envie, la raillerie, le ressentiment, la haine, la rancune, la méchanceté, la colère, la cruauté, la dérision, le mépris, tout ce que Spinoza appelle les passions tristes et dont il a établi, de manière définitive, qu'elles ne donnent pas de la force mais de la faiblesse; qu'elles sont signe, non de puissance, mais d'impuissance; qu'elles amoindrissent le moi; qu'elles diminuent sa capacité d'agir; qu'elles le débilitent en profondeur; qu'elles lui confèrent une moindre perfection et une pugnacité de second ordre. [...] D'autant que la meute, troisièmement, est bête. Je ne dis pas que nous soyons, nous, particulièrement intelligents. On a nos zones de bêtise, bien sûr - à commencer par cette tentation de la paranoïa qui nous guette, là, par exemple, dans cette correspondance... Mais la meute, elle, est si bête ! Si prévisiblement bête ! C'est comme un gros animal empoté qui ne verrait pas plus loin que le bout de son museau. Et il suffit de si peu, dans le fond, pour le troubler, l'affoler, le sortir de ses radars, le désorienter, lui échapper.

BHL

Le 20 mai 2008

Cher Bernard-Henri,

Lorsque tout cela sera un peu calmé, lorsque enfin nous serons assez largement morts, un historien du futur pourra certainement tirer de grands enseignements du fait que nous ayons l'un et l'autre, et à peu près dans les mêmes années, tenu assez confortablement le rôle d'ennemis publics. Je ne me sens pas capable de développer, ce n'est qu'une impression, qui me demeure étrange: mais il me semble que celui qui parviendra à comprendre pourquoi nous, qui sommes si différents, sommes devenus les principales têtes de Turc de notre époque en France comprendra du même coup beaucoup de choses sur l'histoire de France de cette époque. [...]

Il y a quelque chose que je n'avais jamais connu, qui est la honte. Honte de ma mère, honte d'être son fils, honte d'être moi-même. [...] Il y a depuis l'origine quelque chose, dans ma littérature, qui a partie liée avec la honte. Je m'attendais à vrai dire, en publiant mes premiers livres, à susciter sur ma personne une certaine honte (d'autant que je le répète, c'est comique à dire mais pourtant vrai, j'ai toujours détesté me mettre en avant...). Ce qui m'attendait au contraire, la merveilleuse surprise, c'est que des lecteurs sont venus à moi pour me dire: «Mais non, ce que vous décrivez, ce sont des choses humaines, certaines, humaines en général, d'autres, spécifiques à l'être humain des sociétés occidentales contemporaines... Nous vous sommes reconnaissants, au contraire, d'avoir eu le courage de dévoiler ces choses, d'avoir pris sur vous cette part de honte...»

C'est cela, je pense, que l'on n'a pas supporté. Et l'on n'a eu de cesse d'établir que mes livres n'étaient nullement l'expression d'une vérité humaine générale, mais celle d'un traumatisme individuel; et dans ce combat acharné labiographie, la minable et sotte biographie est bel et bien l'arme la plus efficace; l'offensive ayant atteint, ces dernières semaines, son point le plus élevé. Tentative primaire, efficace par sa brutalité même, de réduction de la littérature au témoignage; tout cela avait été prédit, bien avant Nietzsche, par Tocqueville.

MH

«Ce qui nous rapproche»

Le 26 juin 2008

[...] C'est sans plaisir aucun, cher Bernard-Henri, que je vois s'achever notre correspondance. J'y aurai découvert pas mal de choses, sur lesquelles je ne suis même pas revenu quand nous en parlions, parce qu'elles s'installaient avec la tranquillité de l'évidence. Ainsi, je crois maintenant avoir compris pourquoi je me suis toujours senti, sans que rien dans ma biographie ne l'explique véritablement, «du côté des Juifs». J'ai accepté, aussi, la philosophie comme genre littéraire, et me suis fait à l'idée que je l'aimais comme telle; j'ai renoncé sans le dire à la ranger du côté de la certitude rationnelle, pour la placer du côté des interprétations et des récits. Le signe mathématique a son domaine, le signe textuel a le sien, j'en conviens. Après tout je suis content, à présent, de voir Schopenhauer et Platon, non plus comme des maîtres, mais comme descollègues.

J'ai esquivé certains sujets, qui auraient pu donner lieu à désaccord; par exemple Nicolas Sarkozy. Parce que, moi, il me fait plutôt bonne impression. Je n'ai pas l'impression que ce soit un cynique, il fait ce qui lui paraît le mieux pour la France; et, surtout, il applique le programme pour lequel il a été élu. C'est curieux que ce simple fait, en démocratie, provoque déjà la surprise; faut-il que nous ayons été, avant lui, gouvernés par de réelles crapules! [...]

Houellebecq_film.jpg

Je pense que vous réécrirez des romans. Je pense que c'est souhaitable, et probable; et probable parce que vous le souhaitez. Au moins cette correspondance vous aura-t-elle redonné le goût du secret, indispensable à la réussite de l'entreprise. Je dis probable seulement, parce que avec vous on n'est jamais à l'abri d'un scénario catastrophe. Exemple: vous parvenez tant bien que mal à vous défaire de vos obligations les plus prenantes; Ségolène Royal est élue présidente de la République, et vous demande d'être son ministre de la Culture; vous acceptez.

Vous seriez un excellent ministre de la Culture, et sans doute la seule chose à sauver dans un gouvernement Ségolène Royal; mais vous seriez probablement trop consciencieux pour, dans le même temps, écrire des romans.

On a tous besoin de modèles, au moins au début et le plus souvent jusqu'à la fin; mais je pense que, pour vous, il est temps de se détacher complètement dumodèle Malraux. Je sais que c'est difficile; j'ai évoqué le mal que j'ai pour ma part à m'éloigner du modèle Baudelaire, qui à mon âge équivaut concrètement au suicide. C'est difficile, mais il faut. [...]

MH

Le 30 juin 2008

Cher Michel,

[...] Ce qui nous rapproche: l'animosité que nous inspirons, c'est vrai; le flair qui nous fait sentir, tout de suite, le mauvais parfum de la chasse à l'homme, de la battue. Mais aussi : la certitude que c'est quand même nous qui, à la fin, l'emporterons; l'amour joyeux des livres; celui des écrivains qui sont aussi des lecteurs des livres des autres; un pessimisme sans amertume; l'idée que le bonheur est l'utopie des hommes qui ne croient pas à l'inconscient; le goût du cinéma; celui d'une littérature portée, comme disait Nizan, à la température d'un Dieu et qui serait plus, en tout cas, la continuation de la parole par d'autres moyens; Esbly (désormais); Baudelaire (for ever).

Ce qui nous sépare: les animaux (que je n'aime pas); Nietzsche (que je préfère à Schopenhauer alors que, vous, il semble que ce soit l'inverse); l'usage des drogues (je suis pour); la torpeur (je suis contre); la pratique amoureuse (je n'ai rien contre le demi-sommeil mais, confidence pour confidence, je fais partie des gens qui ne désirent jamais mieux que les yeux ouverts, les sens en alerte, dans cet état de pleine lucidité que vous dites n'être bon qu'à faire vos comptes et vos valises); la technique littéraire (d'accord, naturellement, avec l'attente du moment où le livre échappe et s'écrit quasiment seul - sauf que ce moment, pour moi, n'est pas celui où la raison s'éclipse et où le rêve, la pensée des profondeurs prennent le dessus: c'est celui où, à l'inverse, la langue et donc, que vous le vouliez ou non, la logique, le sens, la lucidité encore l'emportent sur l'obscur); la théorie du miroir, enfin (j'ai bien compris l'image et j'aime votre façon de renvoyer aux imbéciles le miroir vide, et sans tain, qu'ils croient pouvoir vous tendre - mais permettez-moi de vous en proposer une autre, librement inspirée de «l'Ame de la vie», le livre d'un rabbin lituanien du XIXe siècle qui s'appelle Haïm de Volozine et qui dit en substance: à quoi servent, non pas exactement les livres, mais le Livre? à quoi bon ces siècles passés, dans les maisons d'études, à pinailler sur des points d'interprétation de la Loi dont nul n'aura le dernier mot? à empêcher que le monde ne s'écroule; à éviter qu'il ne tombe en ruine et en poussière; car Dieu a créé le monde; mais, aussitôt, Il s'en est retiré; Il l'a abandonné à lui-même et à ses forces d'autodestruction; en sorte que seule l'Etude, seules ses lettres de feu projetées en colonnes vers le ciel peuvent l'empêcher de se décréer et faire qu'il reste debout - les Commentaires, en d'autres termes, ne sont pas les reflets mais les piliers d'un monde qui, sans cela, retournerait au néant; les livres sont, non le miroir, mais les poutres de l'univers; et c'est pourquoi il est si important que subsistent des écrivains...).

BHL

© Flammarion-Grasset & Fasquelle, Paris, 2008.

 

 

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