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Moïcani - L'Odéonie

"Quand un salon littéraire devient un boudoir pour dames"

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YOUKI DESNOS ET CELINE







Youki se présenta


Au nom de Desnos, Céline tressaillit et faillit rebrousser chemin.

Mais lorsque la veuve du poète lui dit:

- Je viens simplement vous demander pardon pour Robert, je sais que ce n'est pas à cause de vous qu'il a été déporté... l'homme fixa Youki avec intensité et je vis, l'espace d'une seconde, se dessiner sur son visage fermé une onde de détente tandis que ses mâchoires serrées se relâchèrent. Ce fut bref.

Durant plus d'une heure Youki et Céline s'entretinrent de part et d'autre de la clôture sans qu'à aucun moment l'écrivain lui proposât d'entrer. Lucette Almanzor apparut un instant sur le seuil du pavillon, nous observa de loin avant de retourner à son piano.

Je ne me souviens plus avec précision de la conversation entre la veuve du poète et l'écrivain. Mais, ce qui me frappa, c'était le besoin pressant de Youki visible à sa danse alternée sur ses deux jambes.

- Nous allons rater l'autobus... dis-je à un moment donné car, au fond, leur entretien me rasait. Je n'en retins d'alleurs pas grand chose car ils parlaient de personnes et d'événements dont j'ignorais tout.

Avant de quitter Céline, Youki lui demanda:

- Que puis-je faire pour vous ? Avez-vous besoin de quelque chose ?

- Eh bien, dit Céline, ce qui me ferait le plus grand plaisir c'est de retrouver un exemplaire du disque où Arletty enregistra quelques passages du Voyage au bout de la nuit.

Nous prenons congé de l'écrivain, sans pouvoir lui serrer la main, barrière oblige!

Au bord du chemin allant de la propriété de Céline à la route, Youki se soulage de son besoin pressant et nous redescendons à pied vers Meudon. Nouvel arrêt au bistrot à mi-côte.

En nous servant deux ballons de rouge, le loufiat nous demande:

- Alors comment il va l'ami Louis ?

Youki rentre rue Mazarine fourbue. Elle raconte notre expédition à Espinouze. 
 


Je me mets en chasse

Dès le lendemain, je me mets en chasse chez les soldeurs et les brocanteurs pour retrouver le disque d'Arletty. C'est aux Puces de Saint-Ouen que j'en trouve un exemplaire couvert de poussière que j'achète pour vingt francs (anciens). Je demande au vendeur s'il en a d'autres. Il me dit qu'il y en a tout un lot chez Corbeau. Corbeau a son dépôt dans un box, à deux pas.

Là, j'ai la surprise de tomber sur un stock impressionnant du disque recherché, empilé, (plus de cinq cents exemplaires) que le soldeur me propose à cinq mille francs le lot entier.

Comme je n'ai pas la somme sur moi, je lui verse un acompte et lui dis que je reviendrais dans l'après-midi payer le reste et embarquer la marchandise.

Un copain, le fidèle Bonsignore, qui dispose d'une antique Lancia d'avant-guerre, accepte de m'aider à transporter le tout.

Rue Mazarine, nous déchargeons quelques exemplaires de l'enregistrement et, arrachant Youki à sa sieste, nous voilà en route, pour Meudon, toujours sans prévenir l'écrivain.

Georges, grand blessé de guerre ne m'aide pas à décharger sa voiture. Il doit aller relever ses "compteurs" à Pigalle.

Découvrant devant son portail le tas de disques que nous venions lui apporter, Céline s'empresse de nous ouvrir le portail.

Pendant que Youki et Louis-Ferdinand bavardent dans le salon, je transporte les disques vers la maison à bord d'une brouette.

Les chiens me suivent en grognant, prêts à me dévorer.

Quand j'ai terminé le transport, Youki me remet un billet et me demande d'aller lui chercher quelques bouteilles de rouge chez le loufiat, car la cave de Céline est désespérément vide. L'écrivain ne boit pas d'alcool.

Quand je reviens, avec les flacons, Céline me dévisage curieusement. Youki avait dû lui parler de moi.

- Il paraît que vous êtes Suisse ?

- Oui.

- Alors, si vous voulez pas devenir crétin, faites attention à votre goître. Beaucoup de Suisses des hautes vallées alpines sont idiots, débiles, tarés parce qu'ils consomment du sel gemme. Ils manquent d'iode. Bouffez des huîtres, jeune homme, faites la cuisine à l'eau de mer, gavez-vous d'algues et vous éviterez peut-être le crétinisme.

Il nous fit entendre la voix d'Arletty sur un vieux tourne-disque et, pour la première fois, je vis Céline ému.

Je ne le revis qu'une fois, en compagnie d'Arletty, que Georges et moi allâmes chercher chez elle pour la conduire route des Gardes. Nous ne restons pas longtemps, car Georges doit comme d'habitude aller surveiller ses "gagneuses".









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