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Moïcani - L'Odéonie

"Quand un salon littéraire devient un boudoir pour dames"

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Littérature n° 1, mars 1919

N° 1
REVUE MENSUELLE
Mars 1919
LITTÉRATURE
DIRECTION :
9, PLACE DU PANTHÉON, 9
DIRECTEURS :
LOUIS ARAGON - ANDRÉ BRETON PHILIPPE SOUPAULT
RÉDACTION ET ADMINISTRATION :
9, Place du Panthéon, 9
ABONNEMENTS Édition ordinaire .... 15 fr. par an
Édition de luxe .... 60 fr. par an
Prix du numéro : 1 fr. 50
Pour la vente, s'adresser à la "Maison des Amis des Livres" 7, rue de l'Odéon, Paris
SOMMAIRE
André GIDE.... Les Nouvelles Nourritures (fragments du 1er et du Ve livres).
Paul VALÉRY.... Cantique des Colonnes.
Léon-Paul FARGUE. Écrits dans une cuisine.
André SALMON.... L'Age de l'Humanité (ouverture).
Max JACOB.... La rue Ravignan.
Pierre REVERDY... Carte-Blanche.
Blaise CENDRARS... Sur la robe elle a un corps.
Jean PAULHAN .... La Guérison sévère.
Louis ARAGON.... Pierre fendre.
André BRETON.... Clé de sol.
CHRONIQUES.
Livres choisis.
Les revues.
Note.
Il a été tiré de ce numéro 15 exemplaires sur papier de Hollande de Van Gelder Zonen numérotés de 1 à 15
EXEMPLAIRE N°

Que l'homme est né pour le bonheur, Certes toute la nature l'enseigne.
Une éparse joie baigne la terre, et que la terre exsude à l'appel du soleil - comme elle fait cette atmosphère émue où l'élément déjà prend vie et, soumis encore, échappe à la rigueur première... On voit des complexités ravissantes naître de l'enchevêtrement des lois ; saisons ; agitation des marées ; distractions, puis retour en ruissellement, des vapeurs ; tranquille alternance des jours ; retours périodiques des vents ; tout ce qui s'anime déjà, un rythme harmonieux le balance. Tout se prépare à l'organisation de la joie et que voici bientôt qui prend vie, qui palpite inconsidérément dans la feuille, qui prend nom, se divise et devient parfum dans la fleur, saveur dans le fruit, conscience et voix dans l'oiseau. De sorte que le retour, l'information, puis la disparition de la vie imite le détour de l'eau qui s'évapore dans le rayon, puis se rassemble à nouveau dans l'ondée.
Chaque animal n'est qu'un paquet de joie.
Tout aime d'être et tout être se réjouit. C'est de la joie que tu appelles fruit quand elle se fait succulence ; et quand elle se fait chant, oiseau.
Que l'homme est né pour le bonheur, certes toute la nature l'enseigne. C'est l'effort vers la volupté qui fait germer la plante, emplit de miel la ruche et le coeur de l'homme de bonté.
Je ne sais trop qui peut m'avoir mis sur la terre. On m'a dit que c'est Dieu ; et si ce n'est pas lui. Qui serait-ce ?
Il est vrai que j'éprouve à exister joie si vive, que parfois je doute si déjà je n'avais pas envie d'être, alors même que je n'étais pas.
Mais nous réserverons pour l'hiver la discussion théologique, car il y a de quoi se faire beaucoup de mauvais sang là-dessus.
Table rase. J'ai tout balayé. C'en est fait ! Je me dresse nu sur la terre vierge, devant le ciel à repeupler.
Bah ! Je te reconnais, Phoibos ! Au-dessus du gazon givré tu répands ta chevelure opulente. Viens avec l'arc libérateur. A travers ma paupière fermée, ton trait d'or pénètre, atteint l'ombre ; il triomphe, et le monstre intérieur est vaincu. Apporte à ma chair la couleur et l'ardeur, à ma lèvre la soif, et l'éblouissement à mon coeur. Viens ! de toutes les échelles de soie que tu lances du zénith à la terre, je saisirai la plus charmante ! Je ne tiens plus au sol, je me balance
à l'extrémité d'un rayon.
O toi que j'aime, enfant ! je te veux entraîner dans ma fuite. D'une main prompte saisis le rayon ; voici l'astre. Accours ! Déleste-toi. Ne laisse plus le poids du plus léger passé t'asservir.
De l'amour et de la pensée, c'est ici le confluent subtil !
La page blanche
luit devant moi.
Et de même que le Dieu se fait homme, ainsi vient se soumettre aux lois du rythme mon idée.
Image de mon parfait bonheur,
j'étale ici, peintre récréateur
la couleur la plus tremblante et la plus vive.
Je suis couché contre la terre. Près de moi, la branche, chargée de fruits éclatants, ploie jusqu'à l'herbe ; elle touche l'herbe ; elle frôle et caresse le plus tendre épi du gazon. Le poids d'un roucoulement la balance.
Je ne saisirai plus les mots que par les ailes. Est-ce toi, ramier de ma joie ? Ah ! vers le ciel, ne t'envole pas encore... Ici, pose. Repose-toi.
J'écris pour qu'un adolescent, plus tard, pareil à celui que j'étais à seize ans, mais plus libre, plus hardi, plus accompli, trouve ici réponse à son interrogation palpitante. Mais quelle sera sa question ?
Je n'ai pas grand contact avec l'époque et les jeux de mes contemporains ne m'ont jamais beaucoup diverti. Je me penche par-delà le présent. Je passe outre. Je pressens un temps où l'on ne comprendra plus qu'à peine ce qui nous paraît vital aujourd'hui.
Comme le futurisme paraîtra vieux dès que la convention d'hier sera brisée ! Je rêve à de nouvelles harmonies, Un art des mots, plus subtil et plus franc ; sans rhétorique ; et qui ne cherche à rien prouver.
Ah ! qui délivrera notre esprit des lourdes chaînes de la logique ? Ma plus sincère émotion, dès que je l'exprime, est faussée.
La vie peut être plus belle que ne le consentent les hommes. La sagesse n'est pas dans la raison, mais dans l'amour. Ah ! j'ai vécu trop prudemment jusqu'à ce jour. Il faut être sans lois pour écouter la loi nouvelle. O délivrance ! O liberté ! Jusqu'où mon désir peut s'étendre, là j'irai. O toi que j'aime, viens avec moi ; je te porterai jusque-là, que tu puisses plus loin encore.
RENCONTRES. Nous nous amusions le long du jour, d'accomplir les divers actes de notre vie comme une danse, à la manière des gymnastes parfaits, dont le désir serait de ne rien faire que d'harmonieux et de rythmé. Sur un rythme étudié, Marc allait chercher de l'eau à la pompe, pompait et remontait le seau. Nous connaissions tous les mouvements qu'il fallait pour rapporter un flacon de la cave, le déboucher, le boire, et nous les avions décomposés. Nous trinquions en cadence. Nous inventâmes aussi des pas pour se tirer d'affaire dans les circonstances difficiles de la vie, d'autres pour accuser les troubles intimes, d'autres pour les dissimuler. Il y avait le passepied des condoléances, et celui des congratulations. Il y avait le rigaudon du fol espoir et le menuet dit : des légitimes aspirations. Il y avait, comme dans les ballets célèbres, le pas de bisbille, le pas de la brouille et celui de la réconciliation. Nous excellions dans les mouvements d'ensemble ; mais le pas du parfait copain se dansait seul. Le plus amusant que nous avions inventé était oelui de la descente vers le bain, ensemble, le long de la grande prairie : c'était un mouvement très rapide, car on voulait arriver en sueur ; il se faisait par bonds et la pente du pré favorisait nos enjambées énormes, une main tendue en avant comme font ceux qui courent après le tramway, et soutenant de l'autre le flottant peignoir qui nous couvrait ; on arrivait à l'eau tout essoufflé et nous plongions aussitôt avec de grands rires, en récitant du Mallarmé.
Mais tout cela, direz-vous, pour être lyrique manquait un peu de laisser-aller... Ah ! j'oubliais : nous avions aussi l'entrechat subit de la spontanéité.
C'est la reconnaissance de mon coeur qui me fait inventer Dieu chaque jour. Dès l'éveil je m'étonne d'être et m'émerveille incessamment. Pourquoi la levée d'une douleur apporte-t-elle moins de joie que la fin d'une joie ne cause de peine ? C'est que dans le chagrin tu songes au bonheur dont il te prive, tandis qu'au sein du bonheur, il ne t'arrive point de songer aux douleurs qui te sont épargnées ; c'est qu'il t'est naturel d'être heureux.
Une somme de bonheur est due, à chaque créature, selon ce que ses sens et son coeur en peuvent supporter. Si peu que l'on m'en prive, je suis volé. Je ne sais point si je réclamais la vie, avant d'être ; mais à présent que je vis, tout m'est dû. Mais la reconnaissance est si douce et il m'est si nécessairement doux d'aimer, que la moindre caresse de l'air éveille un merci dans mon coeur. Le besoin de reconnaissance m'enseigne à faire de tout ce qui vient à moi du bonheurJe ne trouve pas précisément de défenses et de prohibitions dans la lettre de l'Evangile. Mais il s'agit de contempler Dieu du regard le plus clair possible et j'éprouve que chaque objet de cette terre que je convoite se fait opaque, par cela même que je le convoite, et que dans cet instant que je le convoite, le monde entier perd sa transparence, ou que mon regard perd sa clarté, de sorte que Dieu cesse d'être sensible à mon âme, et qu'abandonnant le Créateur pour la créature, elle cesse de vivre dans l'éternité et perd possession du royaume de Dieu.
ANDRÉ GIDE.

CANTIQUE DES COLONNES
A Léon-Paul Fargue
Douces colonnes aux
Chapeaux garnis de jour
Ornés de vrais oiseaux
Qui marchent sur le tour
Douces colonnes, ô
L'orchestre de fuseaux !
Chacune immole son
Silence à l'unisson...
- Que portez-vous si haul
Egales radieuses ?
- Au désir sans défaut
Nos grâces studieuses !
Nous chantons à la fois
Que nous portons les cieux !
O seule et sage voix
Qui chantes pour les yeux !
Vois ! nos hymnes candides !
Quelle sonorité
Nos éléments limpides
Donnent à la clarté !
Si froides et dorées,
Nous fûmes de nos lits
Par le ciseau tirées
Pour devenir ces lys !
p.8
De nos lits de cristal
Nous fûmes éveillées ;
Des ongles de métal
Nous ont appareillées.
Pour affronter la lune,
La lune et le soleil
On nous polit chacune
Comme ongle de l'orteil.
Servantes sans genoux,
Sourires sans figures,
La belle devant nous
Se sent les jambes pures.
Pieusement pareilles.
Le nez sous le bandeau,
Et nos riches oreilles
Sourdes au blanc fardeau,
Un temple sur les yeux
Noirs pour l'éternité,
Nous allons sans les dieux
A la divinité.
Nos antiques jeunesses,
Chair mate et claires ombres,
Sont fières des finesses
Qui naissent par les nombres !
Filles des nombres d'or,
Fortes des lois du ciel,
Sur nous tombe et s'endort
Un dieu couleur de miel.
p.9
Il dort content, le Jour
Que chaque jour offrons
Sur la table d'amour
Etale sur nos fronts.
Incorruptibles soeurs
Mi-brûlantes, mi-fraîches,
Nous prîmes pour danseurs
Brises et feuilles sèches,
Et les siècles par dix,
Et les peuples passés,
C'est un joli jadis,
Jadis jamais assez !
Sous nos mêmes amours,
Plus lourdes que le monde,
Nous traversons les jours
Comme une pierre l'onde !
Nous marchons dans le temps
Et nos corps éclatants
Ont des pas ineffables
Qui marquent dans les fables...
PAUL VALÉRY.
ÉCRIT DANS UNE CUISINE
I. - CHANSON.
La grenouille
Du jeu de tonneau
S'ennuie, le soir, sous la tonnelle...
Elle en a assez !
D'être la statue
Qui hurle en silence un grand mot : le Mot !
Elle aimerait mieux être avec les autres
Qui font des bulles de musique
Avec le savon de la lune
Au bord du lavoir mordoré
Qu'on voit là-bas luire entre les branches...
On lui lance à coeur de journée
Une pâture de pistoles
Qui la traversent sans lui profiter
Et s'en vont sonner
Dans les cabinets
De son piédestal numéroté !
Et le soir les insectes couchent
Dans sa bouche...
Mais elle est rivée à la tribune
Ouverte à l'amour, ouverte au davier
Vers la lune qui souffre, au tournant du sentier,
D'une indigestion d'ouate thermogène...
Au loin un follet cherche quelque chose
Qu'il a perdu dans les roseaux
Et réveille au fond de la mare close
L'hydrophile noir dans son château d'eau...
Mon enfance triste, à l'affût des charmes,
Le soir allait le voir bayer,
Prête à t'écouter, au bord de tes larmes,
Gobeuse de temps couverts et de blâmes,
- Comme moi, poëte, dans mon verger...
II. - DANSE.
Les salades d'escarole
Dansent en robe à paniers
Sous la lune blonde et molle
Qui se lève pour souper...
Un couple d'amants s'isole
Gracieux comme un huilier
Et va sous un mouflier
Voir pousser les croquignoles...
Les salades d'escarole
Demain elles danseront
Dans leur urne funéraire
Entre les faces lunaires
Qui dînent d'un oeil vairon
Et feront sur leurs frisons
L'escalade des paroles
Et le pas des postillons...
Cependant, la Terre gronde,
Et dans cette dame blonde,
Et dans ce monsieur qui ment,
La Mort, lampe d'ossements,
Consume l'huite qui tombe...
LÉON-PAUL FARGUE

L'AGE DE L'HUMANITÉ
(Ouverture)
I
Parti en guerre
Au coeur de l'été,
Vainqueur au déclin de l'automne
Titubant d'avoir culbuté des tonnes
Et des tonnes
D'explosifs sur le vieil univers patiemment saboté,
Tu vas avoir quarante ans,
Tu as fait la guerre,
Tu n'es plus l'homme de naguère
Et tu ne seras jamais l'homme que fut à cet âge ton père.
Tu as avec ton couteau de tranchée,
Une nuit molle d'ombres
Quand le ciel n'était que le vomissement fuligineux de la terre
Se consumant,
Trébuchant à genoux parmi les betteraves hachées,
Langues pourries,
Les dépouilles et les décombres,
Les mots de la journée et les reliefs du dernier festin avant la tuerie,
Coupé jusqu'au moignon les ailes pathétiques du temps.
Ton heure ?
C'est l'heure H
Que tu lis sur une montre sans art, pareille à cent mille pareilles
Que les petits enfants se collent à l'oreille,
Chef-d'oeuvre de l'industrie à bon marché,
Riche d'une inscription
Qui suffit à tes dévotions :
Fonquevillers
ou
Le fortin Marty
ou
La Pierre Croisée
ou
La Main de Massiges
ou
Hartmanwillerkopf
Et aussi :
66e Baton Chas. Pied
294e Inf.
4e Zouaves
12e Cuir. à pied
Et c'est encore ce temps
Un instant de l'heure H,
En deçà c'est jadis par dessus naguère.
Tant que coule le fleuve contenu des secondes vers l'heure H
Tu es un homme selon ton voeu formel
Qui ne fut celui ni de ton père ni de ton aïeul ;
Tu es l'homme de la victoire plus terrible
Que la défaite
p.14
De ton père et la défaite pire
Du père de ton père ;
Que la République était belle
Sous l'Empire !
L'exil
Un duel
Le meurtre d'un sergent de ville
Une imprimerie clandestine
Londres, Lambessa, une chaire à Genève, un lopin à Constantine ;
On était sainl à bon marché.
Etre homme, homme nouveau,
Homme du temps de la victoire
Qui n'a plus besoin de porter une santé pour boire ;
Nos visions de l'août fatal tenues pour dérisoires ;
Le coeur
Restituant tous ses droits au cerveau,
Loyal tuteur ;
L'homme nouveau combattant las et qui se rend à l'éternel ;
L'homme dont les dix doigts levés -
Noël !
Noël !
Suspendent les boules de gui aux voûtes des grands jours solaires,
C'est, comme on dit, une autre affaire !...
ANDRÉ SALMON
LA RUE RAVIGNAN
Importuner mon Fils à l'heure où tout repose
Pour contempler un mal dont toi-même souris ?
L'incendie est comme une rose
Ouverte sur la queue d'un paon gris.
Je vous dois tout, mes douleurs et mes joies...
J'ai tant pleuré pour être pardonné !
Cassez le tourniquet où je suis mis en cage !
Adieu, barreaux, nous partons vers le Nil ;
Nous profitons d'un Sultan en voyage
Et des villas bâties avec du fil
L'orange et le citron tapisseraient la trame
Et les galériens ont des turbans au front.
Je suis mourant, mon souffle est sur les cimes !
Des émigrants j'écoute les chansons
Port de Marseille, ohé ! la jolie ville,
Les jolies filles et les beaux amoureux !
Chacun ici est chaussé d'espadrilles :
La Tour de Pise et les marchands d'oignons.
Je te regrette, ó ma rue Ravignan !
De tes hauteurs qu'on appelle antipodes
Sur les pipeaux m'ont enseigné l'amour
Douces bergères et leurs riches atours
Venues ici pour nous montrer les modes.
L'une était folle ; elle avait une bique
Avec des fleurs à ses cornes de Pan ;
L'autre pour les refrains de nos fêtes bachiques
La vague et pure voix qu'eût rêvée Malibran.
L'impasse de Guelma a ses corrégidors
Et la rue Caulaincourt ses marchands de tableaux
Mais la rue Ravignan est celle que j'adore
Pour les coeurs enlacés de mes porte-drapeaux.
Là, taillant mes dessins dans les perles que j'aime,
Mes défauts les plus grands furent ceux de mes poèmes.
MAX JACOB.

CARTE BLANCHE
A l'horizon
La mer
Et les branches se lèvent
Le ciel tient à la main qui tremble
Et le bruit court
Au fil qui pend
A la tête qui dort
Aux instruments de l'art
Le numéro sort
Les nuages s'échangent
Je regarde passer les trottoirs
Et tout ce qui se dresse en
venant de plus loin
Devant tout ce que j'ai connu
qui s'accumule
Au trot
Contre la pierre immense et dure
Sur le port.
PIERRE REVERDY.

SUR LA ROBE ELLE A UN CORPS
Le corps de la femme est aussi bosselé que mon crâne
Glorieuse
Si tu t'incarnes avec esprit
Les couturiers font un sot métier
Autant que la phrénologie
Mes yeux sont des kilos qui pèsent la sensualité des femmes
Tout ce qui fuit saille avance dans la profondeur
Les étoiles creusent le ciel
Les couleurs déshabillent
“ Sur la robe elle a un corps ”
Sous les bras des bruyères mains lunules et pistils quand les eaux se déversent dans le dos avec les omoplates glauques
Le ventre un disque qui bouge
La double coque des seins passe sous le pont des arcs-en-ciel
Soleil
Et les cris perpendiculaires des couleurs tombent sur les cuisses
Epée DE SAINT MICHEL
Il y a des mains qui se tendent
Il y a dans la traîne la bête tous les yeux toutes les fanfares tous les habitués du bal Bullier
Et sur la hanche
La signature du poète
BLAISE CENDRARS.
p.18
LA GUÉRISON SÉVÈRE
Mon corps a changé : cependant ma pensée ne s'est pas arrêtée d'être la même, depuis que je suis malade, et je n'ai pas cessé de la suivre.
Il y a eu un temps où j'ai tâché de profiter d'elle. J'ai renoncé alors aux images et aux histoires que je me formais, et j'ai couvert d'inscriptions le mur qui est en face de moi.
(Voici la principale des histoires, dont j'ai été préoccupé plus de trois jours : le Docteur avait bien emporté sur le bateau d'assez grands blocs de glace, mais qui avaient été mis à prendre dans des tonneaux : ils étaient exactement ronds, de sorte que les matelots s'exerçaient avec eux tous les soirs à lancer le disque. Ils fondaient et devenaient sales. Maintenant ils se trouvaient juste assez grands pour que le Docteur et moi pussions jouer au jacquet ; encore certains d'entre eux ressemblaient-ils plutôt à des pions de dames.
Le bateau n'avait pas fini de tourner le cap, il nous arrivait de vomir le sang. Ce sang nous venait brusquement à la bouche, avec le goût et la forme d'une langue de chien. Nous mangions alors un de nos pions, en prenant les plus propres, et cela compliquait le jeu.)
J'écrivis donc dans le coin gauche de la tapisserie,
au lieu du timonier qui lançait le disque : je ne tousse plus.
Je plaçai un peu haut : j'ai mille amis avec moi. Cette exagération me plaisait. Elle ne resta pas à la même place, mais passa trois jours sur la couverture qui masquait la porte condamnée, et descendit ensuite sur la cheminée : les flacons m'aidèrent à la fixer, à cause de leur nombre.
Enfin je mis à côté d'un clou qui sortait du mur : je suis guéri comme 2 et 2 font 4. Cette inscription me donnait la plus grande assurance : je la regardais la dernière, elle fortifiait les autres. C'est que les chiffres se montraient d'eux-mêmes, au lieu que je devais, pour assurer les mots, réunir mon attention.
Combien cependant ces mots s'épuisèrent plus vite encore que n'avaient fait les histoires, et se virent naturellement condamnés, lorsque je commençai d'être occupé, non sans quelque début léger de mouvements, aux manières de me lever et me tenir un instant droit - et ne me trouvant avec ces jambes et ce plancher difficiles plus rien de commun, autre que cette absence aussitôt de ma pensée.
JEAN PAULHAN.

PIERRE FENDRE
Jours d'hiver copeaux
Mon ami les yeux rouges
Suit l'enterrement Glace
Je suis jaloux du mort
Les gens tombent comme des mouches
On me dit tout bas que j'ai tort
Soleil bleu Lèvres gercées Peur
Je parcours les rues sans penser à mal
Avec l'image du poète et l'ombre du trappeur
On m'offre des fêtes
des oranges
Mes dents Frissons Fièvre Idée fixe
Tous les braséros à la foire à la ferraille
Il ne me reste plus qu'à mourir de froid en public
LOUIS ARAGON.
CLÉ DE SOL
A Pierre Reverdy
On peut suivre sur le rideau
L'amour s'en va
Toujours est-il
Un piano à queue
Tout se perd
Au secours
L'arme de précision
Des fleurs
Dans la tête sont pour éclore
Coup de théâtre
La porte cède
La porte c'est de la musique
ANDRÉ BRETON.
LIVRES CHOISIS
TRISTAN TZARA : Vingt-cinq poèmes.
On ne sait jamais si c'est une fleur ou une bête, ni son sexe, et cet homme qui porte une veste à brandebourgs prend trop de libertés avec les sexes. Mais le vent l'emporte ; il n'y a que du vent et l'on vend au rabais toute la quincaillerie du bazar : solde avant inventaire. Le livre ne touche que les marchands d'images. Ils font des étoiles et marquent les prix d'achat devant les numéros. Vous voyez bien que c'est un catalogue.
PIERRE REVERDY.
Les Jockeys camouflés et Période Hors Texte.
Poser mes doigts sur ce livre si blanc, couleur des fantômes. Je l'avais déjà lu, chaque fois que mes regards heurtèrent le ciel, la glace, le mur, des yeux stupides, toutes les surfaces unies. Il y a des heures trop tristes, d'autres trop exaltantes : tour à tour, les nuits gris-perle où l'on marche sur les routes en confiant sa vie à des inconnus, les noires qu'on traverse sans voir la fatigue, les matins clairs, sans raison, par simple tournure d'esprit, les jours froids et vifs comme des joues au grand air, il y a la lumière toute nue. Il y a un homme comme une boule dans un corridor qui roule et rebondit de l'ombre à la clarté. Il chante un air qu'on n'entend pas, sans doute un air de danse. Dans le sommeil, la fièvre ou l'ivresse, il sait écarquiller les paupières au moment que les autres perdent conscience. Sa lucidité à de pareilles profondeurs m'effraie. Il me fixe avec des yeux d'épouvantail. Ses bras s'agitent dans le vent, et sa voix, et lui-même, se perdent dans le murmure des arbres.

LES REVUES
Le Mercure n'admet pas l'armistice. L'utilité de l'artillerie lourde doit être démontrée en vue de la préparation à une prochaine guerre. L'énigme : Nietzsche était-il un apologiste de la guerre et un germanophile ? n'est pas sans intérêt. De sa réponse dépend la place que nous accorderons à Zarathoustra dans nos bibliothèques. Carl Siger vient, en Jérémie sans illusion sur l'attention qu'on lui prête, dénoncer l'Administration, la Commission du Budget et la lutte des classes. Charles Tillac, en un long poème, chante le câble téléphonique “ avec toute la ferveur de sa foi limousine ”.
Les Écrits nouveaux montrent un plus grand souci de littérature. Suarès continue à dévoiler, dans des formules sans réplique, les intentions et les procédés de Shakspeare.
André Breton conte la légende de Jarry. “ Chaque grand homme ne posséda réellement que ses bizarreries, disait Schwob. Le biographe n'a pas à se préoccuper d'être vrai, il doit créer dans un chaos de traits humains. ”
Breton détache l'homme “ de ses pires conditions d'existence ”. Des contradictions que l'auteur d'Ubu roi se plaisait à accumuler autour de lui, il dégage une figure : “ Immuablement vêtu d'une redingote et chaussé de souliers de cycliste, il se tenait digne, dans un café de la rive gauche, devant une absinthe ou une bouteille de stout, quelle que fût l'heure, apportant même, si je puis dire, dans ses dérèglements, une discipline et des principes.
Il parlait alors d'une voix mesurée, prononçant toutes les muettes et contant, dans une langue châtiée, les histoires les plus abracadabrantes, jouant au naturel le rôle d'Ubu lui-même et se vantant sérieusement d'exploits imaginaires. ”
Aux amis de Jarry appartient le soin de juger de la ressemblance de ce portrait. Pour nous, qui ne l'avons connu qu'à travers son oeuvre, cette image est bien celle du père Ubu.
Dans ces mêmes Écrits nouveaux, Elie Faure évoque Renoir, peintre de “ tout ce qui a dans le monde du rayonnement et de l'éclat ”. Devant une telle richesse de matière, de coloris, de formes, Elie Faure devient lyrique - ce qui est parfois grave : le fleuve Rubens descend vers la mer latine. Velasquez ne reçoit pas moins de cent affluents.
Encore plus lyrique est Bourdelle dans l'Éventail. A propos de Rodin, il parle des destinées de l'Art, des cyprès et des jeunes femmes rythmiques. Sculpteur, il écrit avec un stylet. D'où, une certaine difficulté à comprendre ses formules. “ Ce qu'il faut bâtir, assises sur assises, dans la Société des Nations, c'est un Monde interpénétré de Textes et de signes ”. Plus de figures solitaires, penseurs de Phidias, Michel Ange ou Rodin. Le penseur de demain sera une cathédrale du Moyen Age.
Idéal, idéal, idéal,
Connaissance, connaissance, connaissance,
Boumboum, boumboum, boumboum,
crie Tzara dans le manifeste de Dada. Bourdelle danse pour son boumboum - en cela, il a raison - mais il veut nous faire danser pour son boumboum et en cela, il a tort. Dada ne signifie rien que liberté, affranchissement des formules, indépendance de l'artiste, abolition des “ tiroirs du cerveau ” : philosophie, psycho-analyse, dialectique, logique, science. Dada réclame “ des oeuvres fortes, droites, à jamais incomprises ”. Le manifeste de Tzara mérite de rester parmi ces oeuvres qui n'arrivent jusqu'à la “ masse vorace ”, mais survivront par leur énergie.
R. L.
Nous sommes heureux d'annoncer les premiers la reparution prochaine, sous la direction de M. André Gide, de la Nouvelle Revue Française, la revue d'avant-guerre qui comptait le plus de titres à l'estime des lettrés.
Le Gérant : PHILIPPE SOUPAULT.
PARIS. - IMPRIMERIE LEVÉ, RUE DE RENNES, 71.
LITTÉRATURE
compte publier des poèmes et des proses de MM.
GUILLAUME APOLLINAIRE - LOUIS ARAGON - ANDRÉ BRETON - BLAISE CENDRARS - PAUL CLAUDEL - JEAN COCTEAU - LUC DURTAIN - LÉON-PAUL FARGUE - ALEXANDRE GASPARDMICHEL - ANDRÉ GIDE - JEAN GIRAUDOUX - MAX JACOB - VALERY LARBAUD - PAUL MORAND - JEAN PAULHAN - C. F. RAMUZ - MAURICE RAYNAL - PIERRE REVERDY - JULES ROMAINS - JEAN ROYERE - SAINTLÉGER LÉGER - ANDRÉ SALMON - ANDRÉ SPIRE - PHILIPPE SOUPAULT - TRISTAN TZARA - PAUL VALÉRY - MICHEL YELL.
PARIS. - IMPRIMERIE LEVÉ, 71, RUE DE RENNES.


Littérature et le reste. 1919-1931
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