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Moïcani - L'Odéonie

"Quand un salon littéraire devient un boudoir pour dames"

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Ernest Hemingway & Gertrude Stein

Ernest Hemingway & Gertrude Stein
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Miss Stein et moi étions encore bons amis lorsqu'elle fit sa remarque sur la génération perdue. Elle avait eu des ennuis avec l'allumage de la vieille Ford T qu'elle conduisait, et le jeune homme qui travaillait au garage et s'occupait de sa voiture - un conscrit de 1918 - n'avait pas pu faire le nécessaire, ou n'avait pas voulu réparer en priorité la Ford de Miss Stein. De toute façon, il n'avait pas été sérieux et le patron l'avait sévèrement réprimandé après que Miss Stein eut manifesté son mécontentement. Le patron avait dit à son employé : 'Vous êtes tous une génération perdue.' 'C' est ce que vous êtes. C'est ce que vous êtes tous, dit Miss Stein. Vous autres, jeunes gens qui avez fait la guerre, vous êtes tous une génération perdue.'
(Ernest Hemingway paris Est une fête)

 

27 rue de Fleurus.

Miss Stein fait la leçon. C’est le titre du second chapitre de Paris est une fête, d’Ernest Hemingway. Il résume bien (un peu trop, même, mais c’est du Hemingway )ce qui reste aujourd’hui de Gertrude Stein : l’image d’une muse-mécène-maître à penser qui, à partir de son arrivée à Paris en 1903, chaperonnera des artistes comme Picasso et des écrivains comme Hemingway.

Tout fraîchement arrivés à Paris, Hadley et Ernest Hemingway se rendent pour la première fois chez elle le 8 mars 1922, sur le conseil de Sherwood Anderson.

Elle-même écrit, mais avec un style tout à elle que les éditeurs, les revues et le public apprécient modérément .Alors qu’elle poursuit l’écriture de son grand oeuvre (Américains d’Amérique ,ses "élèves" parviennent à être édités avant elle…

Si elle peut accueillir tout un monde chaque jour à partir de 17 heures, c’est que, contrairement à ses compatriotes installés à Paris, elle habite (avec son amie Alice Toklas, peu avenante pour les Hemingway) un bel appartement au 27 rue de Fleurus. Hem le compare à une salle de musée, avec en plus un poêle et de quoi boire et manger.

Alors qu’il habite avec Hadley 74 rue du Cardinal Lemoine, il la visite à plusieurs reprises  pour y découvrir de nouveaux livres ou rencontrer d’autres écrivains, et surtout pour parler avec elle ."Miss Stein" a de drôles de goûts. Pour elle, Aldous Huxley écrit comme un "cadavre", et D. H. Lawrence comme un "malade". En fait, elle sait effectivement mieux donner des conseils que des encouragements, et commencera par critiquer durement les premiers écrits d’Hem qui, débutant mais déterminé, ne suivra heureusement pas toutes ses critiques.
C’est lors d’une de ces rencontres que Gertrude Stein invente l’expression "génération perdue" en parlant de la génération d’Hemingway et Fitzgerald  qui, selon elle, a vu son éducation sacrifiée par la première guerre mondiale.

(Terre d'Ecrivain)


Gertrude Stein : Portrait
Par Corinne Amar

édition du 8 décembre 2005

 

 

Picasso disait qu’il aimait Dali, mais Picasso ne répondit jamais aux nombreuses lettres, cartes postales, télégrammes de celui-ci (réunis pour la première fois et retranscrits, en un précieux petit ouvrage, au format de carte postale, Lettres à Picasso (1927-1970), éd. du Promeneur) ; lecture poétique, haute en couleurs et sentimentale, témoignage admiratif d’un Dali devant un aîné de vingt-trois ans et des dizaines de chefs-d’oeuvre d’avance, et préfacé par Laurence Madeline. Pablo Picasso (1881-1975) pourtant, sut écrire. Il entretint une correspondance et une amitié longues de quarante ans d’échanges intarissables, avec celle qui fut à la fois mécène et l’aida - lorsqu’à l’âge de vingt-quatre ans (elle en avait trente et un), il la rencontra - "homme de lettres " (elle déclinait le génie au masculin), amie, chroniqueuse, critique, écrivain : Gertrude Stein.

D’origine américaine, Gertrude Stein (1874-1946) naît en Pennsylvanie, dans une famille d’émigrants juifs allemands et passe la plus grande partie de son enfance en Californie. Attirée par la philosophie, les sciences et la psychologie, elle est étudiante en psychologie, puis, commence, en 1897, des études de médecine, qu’elle interrompt en 1901. Attirée aussi par l’étranger, l’étrangeté, "ce qui n’est pas la vie américaine bourgeoise à laquelle sa naissance l’avait destinée", elle vient rejoindre son frère Leo à Paris, en 1903, après avoir terminé un premier roman Things as they are (qui ne sera publié qu’après sa mort), et choisit définitivement la France, pour terre d’accueil et d’écriture. Leo, qui a voulu devenir historien d’art et artiste, qu’elle admire, l’a initiée à la peinture. Ils vivent des dividendes provenant des placements financiers de leur père défunt. Ils entreprennent une collection des plus riches, devenant mécènes de Cézanne, Matisse, Picasso...
Fernande Olivier, compagne de Picasso, à cette époque, décrit dans "Picasso et ses amis" le climat des premières rencontres : "Les Stein habitaient rue de Fleurus, un pavillon avec atelier au fond d’une grande maison. Leur collection de tableaux était déjà belle... Une société assez mélangée fréquentait les samedis. Petits mécènes de cette curieuse époque, les Stein firent beaucoup pour populariser les artistes modernes (...) " (éd. Stock, 1933, p.102)
Il faut se plonger dans la correspondance de Gertrude Stein et Picasso et autant dans la préface et toutes les annotations de Laurence Madeline, pour comprendre la place prépondérante que jouèrent Gertrude et son frère dans la vie de Picasso : "Ils apportent de l’argent, un nouveau cadre social, un nouveau monde à conquérir, une stimulation intellectuelle. Ils brisent littéralement le train-train artiste de Montmartre, l’engagent vers de nouvelles relations, de nouveaux dialogues, de nouveaux défis (...)" (préface à la Correspondance Gertrude Stein-Pablo Picasso, p.8). Gertrude se lie avec une amie plus jeune qu’elle, Alice B. Toklas, dont elle fait durant trente ans sa secrétaire, sa confidente et sa compagne. En 1933, elle fait paraître l’Autobiographie d’Alice Toklas (coll. L’Imaginaire, Gallimard, traduction de B. Faÿ). Et si on s’imagine que ce récit, où Gertrude Stein se substitue à Alice Toklas pour écrire les Mémoires d’Alice, et du coup, se raconte elle-même, pourrait être ennuyeux ou avoir vieilli, eh bien, pas du tout ! Il se lit comme un bon roman, à rebondissements. Gertrude a le don de faire parler les uns et les autres, alors que les amitiés se nouent et que les cercles se forment, et décrit cette époque où tout le monde avait vingt-six ans, avec un talent tel qu’il nous semblerait presque en être :
"C’était en 1907. Gertrude Stein était en train de surveiller l’impression de Three lives, dont elle faisait une édition hors commerce, et en même temps elle était plongée dans la rédaction de The Making of Americans, son grand roman de mille pages. Picasso venait de finir le portrait de Gertrude Stein, mais personne alors ne l’aimait excepté le peintre et le modèle ; maintenant c’est un tableau fameux. Picasso venait aussi de commencer son tableau étrange et compliqué de trois femmes. Matisse venait de finir son Bonheur de vivre, sa première grande toile, celle qui le fit surnommer un "fauve". C’était l’époque que Max Jacob a nommée depuis l’âge héroïque du cubisme. Je me rappelle avoir entendu récemment Picasso et Gertrude Stein parler de diverses choses qui étaient arrivées alors, l’un des deux disait : "Mais tout cela n’a pas pu arriver en une seule année. - Oh, répondit l’autre, vous oubliez que nous étions jeunes alors et que nous faisions des masses de choses en une année." (p.13)
C’était l’époque aussi où Gertrude Stein découvrait des inconnus ; Apollinaire, Satie, René Crevel, devenait l’inspiratrice de la nouvelle littérature américaine de l’entre-deux-guerres, inventant le nom de "Génération perdue" ( - allusion à cet héritage de valeurs plus d’usage dans le monde d’après-guerre - dont elle fait la remarque à Hemingway ; "Vous êtes tous une génération perdue", qui en fit l’épigraphe de son roman Le soleil se lève aussi / The Sun also Rises, 1926). Elle contribua à faire lire Hemingway (qu’elle influença beaucoup à ses débuts), Dos Passos, Ezra Pound, Fitzgerald, T.S. Eliot..., écrivant elle-même, dans le style répétitif qui était sa marque, aussi bien prose que poème, pièces de théâtre, portraits, manifestes, bouleversant à la fois la tradition de la langue littéraire anglaise et les distinctions entre les genres. Sa vie fut excentrique, son oeuvre, multiple. Alice, qui la connaît mieux que personne, nous dira le fin mot de l’histoire :
"Depuis quelque temps, beaucoup de gens et même des éditeurs sont venus prier Gertrude Stein d’écrire son autobiographie, et elle a toujours répondu : "Impossible". Elle s’est mise à me taquiner, et à me dire que je devais écrire mon autobiographie. "Pensez, mais pensez donc, dit-elle, quelle masse d’argent vous gagnerez". Elle s’est mise à inventer des titres pour mon autobiographie (...) Il y a six semaines environ, Gertrude Stein m’a dit : "On dirait que vous n’allez jamais vous décider à écrire cette autobiographie. Savez-vous ce que je vais faire ? Je vais l’écrire pour vous. Je vais l’écrire tout simplement comme Defoe écrivit l’autobiographie de Robinson Crusoé." C’est ce qu’elle a fait et que voici. (p. 263-264).(Fondation La Poste)

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