"Quand un salon littéraire devient un boudoir pour dames"
11 Mai 2009
Félix Fénéon par Paul Signac
«Réservant au peintre la tâche sévère et contrôlable de commencer les tableaux, attribuons au spectateur le rôle avantageux, commode et gentiment comique de les achever par sa méditation
ou son rêve.»
[ Félix Fénéon ]

Félix Fénéon est un critique d'art, journaliste et directeur de revues français, né
à Turin (Italie) le 22 juin 1861 et mort à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) le 29 février 1944.
Jean Paulhan a écrit un essai intitulé Félix Fénéon ou le critique : Félix Fénéon incarne en effet avant tout le critique qui ne se trompait jamais, qui savait que Rimbaud, Jules Laforgue, Stéphane Mallarmé, Paul Valéry et Apollinaire seraient les grands écrivains de son temps et non Sully Prudhomme ou François Coppée, et qui rendait justice aux impressionnistes puis post-impressionnistes quand ses confrères encensaient les Pompiers.
Le Prix Fénéon, littéraire et artistique, est créé en 1949 à l'initiative de la veuve de Félix Fénéon, Fanny Goubaux.
Il s'engage dans le mouvement anarchiste dès 1886 et collabore à de nombreux journaux ou
revues libertaires comme L'Endehors (dont il assumera la direction pendant l'exil de Zo d'Axa) à Londres, La
Renaissance, La Revue
Anarchiste, etc. On l'accuse d'avoir été l'auteur de l'attentat contre le restaurant Foyot, le 4 avril 1894 (attentat qui coûta un œil à
Laurent Tailhade, qui était un ami personnel de Fénéon.[2]) Une perquisition à son domicile et, à son bureau
au Ministère de la Guerre, permet de découvrir du matériel, mercure, qui, selon l'accusation, aurait pu permettre de fabriquer une bombe. Il fait partie des accusés lors du
« Procès des
trente » en août 1894. De nombreux artistes et écrivains, notamment
Stéphane Mallarmé et Octave Mirbeau, prennent sa défense et viennent témoigner en sa faveur, tandis que Fénéon se paie le luxe de ridiculiser les magistrats
par ses réparties piquantes et spirituelles[3], [4] . Il est finalement acquitté. Embauché par les
frères Natanson, directeurs de la Revue
blanche, il en devient secrétaire de la rédaction [5] puis le rédacteur en chef. Il est partie
prenante dans le soutien apporté à Alfred
Dreyfus par les intellectuels regroupés autour d'Émile Zola. Il est un des signataires du Manifeste des intellectuels publié par L'Aurore le 14 janvier 1898. Il continue sa carrière journalistique au Figaro puis au Matin, où il rédige ses célèbres Nouvelles en trois lignes.Il abandonne le
journalisme à la fin de 1906 et devient le directeur artistique de la galerie Bernheim-jeune, rue Richepanse et, dans le même temps directeur littéraire aux Éditions de la Sirène. Après la
Première Guerre
mondiale, et devant la Révolution russe de 1917, il s'éloigne de l'anarchisme pour se rapprocher, dans l'amitié de Paul Signac, d'une
sensibilité communiste.
Félix Fénéon est de son vivant surtout connu comme critique d'art et découvreur de talents. On lui doit un texte de première importance, le manifeste du néo-impressionisme : Les Impressionistes en 1886. Cette mince plaquette éditée à 227 exemplaires est la seule de ses œuvres qui fut publiée du vivant de son auteur[6]. Il fut co-fondateur de La Libre Revue et de La Revue indépendante (1884), fut l'un des principaux rédacteurs de la revue La Vogue, puis il fut rédacteur, traducteur puis secrétaire de rédaction de la Revue Blanche (janvier 1894-1903), et collabora également à La Revue moderniste, au Symboliste, à La Cravache, à La Plume, au Chat noir, aux Entretiens politiques et littéraires de Francis Vielé-Griffin, au Père peinard. Il fit découvrir et, ou, publier, des auteurs tels que Jarry, Mallarmé, Apollinaire, Jules Laforgue, Rimbaud, etc. En peinture, il contribua à faire connaître, tout d'abord, Seurat, puis Camille Pissarro déjà bien installé, Paul Signac, Van Dongen, Henri Matisse, Maurice Denis, Émile Compard etc.
« Malgré son aspect volontairement froid, sa politique un peu roide, le dandysme spécial de
ses manières, réservées et hautaines, écrit Octave Mirbeau, il a un cœur chaud et fidèle. Mais il ne le donne pas à tout le monde, car personne n'est moins
banal que lui. Sa confiance une fois gagnée, on peut se reposer en lui comme sous un toit hospitalier. On sait qu'on y sera choyé et défendu, au besoin. » « Tout était étrange en lui,
note Jean Ajalbert,
de sa longue tête anguleuse, de sa face à barbiche, de yankee de café-concert, – à son flegme jamais démonté. À travers les conversations échauffées, il n'intervenait que par apophtegmes doux,
d'une voix caressante, imprévue de ce grand corps comme en bois, sous le mac-farlane rigide, le crâne surmonté du haut de forme à bords plats.[7]»
Fénéon, selon la formule d'Apollinaire, « n'a jamais été très prodigue de sa prose ». Si ses articles sont innombrables, ils tiennent parfois en une demie-ligne, comme cette critique d'un roman : « Dédié à Madame Edmond Adam et certainement approuvé d'elle », ou ce commentaire dédaigneux d'un pastel médiocre : « G. Dubufe. – De M. Guillaume Dubufe. »
Il n'est pourtant pas avare d'ironie lorsqu'il s'agit de critique théâtrale. Lorsqu'Adolphe Tabarant adapte en 5 actes le roman Le Père Goriot, représenté plusieurs fois au Théâtre-Libre, il l'attaque dans Le Chat noir (revue) du 31 octobre 1891 .
« Au mépris des droits de la tombe, contraindre Balzac à une collaboration, comme fait M. Adolphe Tabarant, c’est peu révérencieux. Mais, du moins, pouvait-on penser qu’un tel escaladeur de cimetières littéraires garderait cette belle hardiesse et ne voudrait voir, dans l’épisode de roman dont il s’emparait, que matière première à repétrir à sa guise en vue d’une œuvre dramatique ayant sa beauté propre et donnât, par d’autres artifices, l’équivalent de l’original. Point.

Chroniqueur et critique d'art, Félix Fénéon est mort le 29 février 1944, laissant une prestigieuse collection de tableaux. La vente de cette collection devait permettre à sa veuve, Fanny Fénéon, d'instituer comme légataire universelle
l'Université de Paris, à charge pour cette
dernière de créer, sous le nom de Fondation Fénéon, des Prix qui seraient annuellement
décernés 'à de jeunes écrivains et à de jeunes peintres ou sculpteurs de condition modeste, afin de les aider à poursuivre leur formation littéraire ou artistique'. Ces prix sont
attribués à des artistes âgés de moins de 35 ans et
les oeuvres concourant pour le prix de littérature (récit, roman, nouvelle, poèmes, essai, biographie) doivent avoir fait l'objet d'une publication, et
être écrits en langue française.





Félix Fénéon lors des audiences du « procès des Trente »
Accusé de terrorisme, suite à un attentat dans un restaurant parisien, le
grand critique d’art, F. F. est jugé avec une vingtaine d’autres prévenus : la fine fleur du mouvement anarchiste français.
« Le Président Dayras. – Votre concierge affirme que vous receviez des gens de mauvaise mine.
Félix Fénéon. – Je ne reçois guère que des écrivains et des peintres.
Pr. – L’anarchiste Matha, lorsqu’il est venu à Paris, est descendu chez vous.
F. – Peut-être manquait-il d’argent.
Pr. – À l’instruction, vous avez refusé de donner des renseignements sur Matha et sur Ortiz.
F. – Je ne me souciais pas de rien dire qui pût les compromettre. J’agirais de même à votre égard, monsieur le Président, si le cas se présentait.
Fénéon parle sans gestes, d’une voix brève et courtoise. À chaque réponse, on voit se dresser son pinceau de barbe.
Pr. – On a trouvé dans votre bureau des détonateurs, d’où venaient-ils ?
F. – Mon père les avait ramassés dans la rue.
Pr. – Comment expliquez-vous qu’on trouve des détonateurs dans la rue ?
F. – Le juge d’instruction m’a demandé pourquoi je ne les avais pas jetés par la fenêtre au lieu de les emporter au ministère. Vous voyez qu’on peut trouver des détonateurs dans la rue.
Pr. – Votre père n’aurait pas gardé ces objets. Il était employé à la Banque de France et l’on ne voit pas ce qu’il pouvait en faire.
F. – Je ne pense pas en effet qu’il dût s’en servir, pas plus que son fils, qui était employé au ministère de la guerre.
Pas la moindre trace d’insolence, mais plutôt de la timidité dans le ton de Fénéon. Il semble qu’il hésite à chaque fois, comme s’il cherchait d’abord la réponse la plus modeste et la plus juste.
Pr. – Voici un flacon que l’on a trouvé dans votre bureau. Le reconnaissez-vous ?
F. – C’est un flacon semblable, en effet.
Pr. – Emile Henry, dans sa prison, a reconnu ce flacon pour lui avoir appartenu.
F. – Si l’on avait présenté à Emile Henry un tonneau de mercure, il l’aurait aussitôt reconnu. Il n’était pas exempt d’une certaine forfanterie.
Au cours de son procès, Emile Henry s’était chargé de plus d’un crime que la police lui contestait.
Pr. – Vous avez dit que vous croyiez que les détonateurs n’étaient pas des engins explosifs. Or, M. Girard a fait des expériences qui établissent qu’ils sont dangereux.
F. – Cela prouve que je me trompais.
Pr. – Vous savez que le mercure sert à confectionner un dangereux explosif, la fulminate de mercure ?
F. – Il sert aussi à confectionner des baromètres. »
Jean Paulhan
« F. F. ou le
Critique » in Œuvres
de Félix Fénéon.
