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Moïcani - L'Odéonie

"Quand un salon littéraire devient un boudoir pour dames"

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Edmond Rostand par Sacha Guitry

ROSTAND EdmondEdmond Eugène Alexis Rostand, né le 1er avril 1868 à Marseille et mort le 2 décembre 1918 à Paris, des suites de la grippe espagnole.

Edmond Rostand par Sacha Guitry


CYRANO
Tournez !
-Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.

LE FACHEUX, ahuri
Je...

CYRANO, marchant sur lui
Qu'a-t-il d'étonnant ?

LE FACHEUX, reculant
Votre Grâce se trompe...

CYRANO
Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?...

LE FACHEUX, même jeu
Je n'ai pas...

CYRANO
Ou crochu comme un bec de hibou ?

LE FACHEUX
Je...
CYRANO
Y distingue-t-on une verrue au bout ?

LE FACHEUX
Mais...

CYRANO
Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ?
Qu'a-t-il d'hétéroclite ?

LE FACHEUX
Oh !...

CYRANO
Est-ce un phénomène ?

LE FACHEUX
Mais d'y porter les yeux, j'avais su me garder !

CYRANOEt pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ?

LE FACHEUX
J'avais...

CYRANO
Il vous dégoûte alors ?

LE FACHEUX
Monsieur...

CYRANO
Malsaine
Vous semble sa couleur ?

LE FACHEUX
Monsieur !

CYRANO
Sa forme, obscène ?LE FACHEUX
Mais du tout !...

CYRANO
Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?
- Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?

LE FACHEUX, balbutiant
Je le trouve petit, tout petit, minuscule !

CYRANO
Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ?
Petit, mon nez ? Hola !

LE FACHEUX
Ciel !

CYRANO
Enorme, mon nez !


- Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez
Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,
Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice
D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,
Libéral, courageux, tel que je suis, et tel
Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire,
Déplorable maraud ! car la face sans gloire
Que va chercher ma main en haut de votre col,
Est aussi dénuée...
Il le soufflette.

LE FACHEUX
Aï !

CYRANO
De fierté, d'envol,
De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle,
De somptuosité, de Nez enfin, que celle...
Il le retourne par les épaules, joignant le geste à la 
parole.


Que va chercher ma botte au bas de votre dos !

LE FACHEUX, se sauvant
Au secours ! A la garde !

CYRANO
Avis donc aux badauds
Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
Et si le plaisantin est noble, mon usage
Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir,
Par devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !

DE GUICHE, qui est descendu de la scène, avec les marquis
Mais à la fin il nous ennuie !

LE VICOMTE DE VALVERT, haussant les épaules
Il fanfaronne !

DE GUICHE
Personne ne va donc lui répondre ?...LE VICOMTE
Personne ?
Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !...
Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant 
lui d'un air fat.
Vous.... vous avez un nez... heu... un nez... très grand.

CYRANO, gravement
Très.

LE VICOMTE, riant
Ha !

CYRANO, imperturbable
C'est tout ?...

LE VICOMTE
Mais...

CYRANO
Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire... Oh ! Dieu !... bien des choses en somme...
En variant le ton, -par exemple, tenez
Agressif : "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champs que je me l'amputasse !"
Amical : "Mais il doit tremper dans votre tasse
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !"
Descriptif : "C'est un roc !... c'est un pic !... c'est un cap !
Que dis-je, c'est un cap ?... C'est une péninsule !"
Curieux : "De quoi sert cette oblongue capsule ?
D'écritoire, monsieur, ou de boîtes à ciseaux ?"
Gracieux : "Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ?"
Truculent : "Ca, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?"
Prévenant : "Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !"


Tendre : "Faites-lui faire un petit parasol De peur que sa couleur au soleil ne se fane !" Pédant : "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane Appelle Hippocampelephantocamélos Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !" Cavalier : "Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ? Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !" Emphatique : "Aucun vent ne peut, nez magistral, T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !" Dramatique : "C'est la Mer Rouge quand il saigne !" Admiratif : "Pour un parfumeur, quelle enseigne !" Lyrique : "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?" Naïf : "Ce monument, quand le visite-t-on ?" Respectueux : "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue, C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !" Campagnard : "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain ! C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !" Militaire : "Pointez contre cavalerie !" Pratique : "Voulez-vous le mettre en loterie ? Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !" Enfin parodiant Pyrame en un sanglot "Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !" -Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres, Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres Vous n'avez que les trois qui forment le mot : sot ! Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries, me servir toutes ces folles plaisanteries, Que vous n'en eussiez pas articulé le quart De la moitié du commencement d'une, car Je me les sers moi-même, avec assez de verve, Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.  DE GUICHE, voulant emmener le vicomte pétrifié Valvert, laissez donc !  LE VICOMTE, suffoqué 


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