"Quand un salon littéraire devient un boudoir pour dames"
16 Septembre 2012
Début 1945, Samuel Beckett
choisit pour formuler le titre du texte qu'il écrit à l'occasion de l'exposition d'Abraham et de Gerardus van Velde respectivement aux galeries Mai et Maeght, une plaisanterie qu'il reprendra
douze ans plus tard dans Fin de partie:
LE CLIENT : Dieu a fait le monde en six jours, et vous, vous n'êtes pas foutu de me faire un pantalon en six mois.
LE TAILLEUR : Mais, monsieur, regardez le monde, et regardez votre pantalon
Au départ, une
commande des Cahiers d'art: un article sur l'exposition des frères van Velde à la galerie Maeght, en 1945.
"C'est là qu'on commence enfin à voir, dans le noir. Dans le noir qui ne craint plus aucune aube. Dans le noir qui est aube et midi et soir et nuit d'un ciel vide, d'une terre fixe. Dans le noir
qui éclaire l'esprit." Comme dans son théâtre, comme dans ses romans, Beckett laisse venir la lumière, accorde son regard à un monde en train de naître. Quelque chose apparaît -ici la peinture
d'Abraham et de Gerardus Van Velde, gagnée sur le rien qui l'enveloppe et qui est comme sa condition d'existence.
Exercice du regard, réflexion magnifiquement libre sur l'art des deux peintres, sur “cette peinture solitaire, solitaire de la solitude qui se couvre la tête, de la solitude qui tend les bras”,
Le Monde et le Pantalon est aussi, est bien plus, une leçon de très haute intégrité intellectuelle, de force expressive, à la fois rigoureuse et jubilante, concentrée sur son
objet.