"Quand un salon littéraire devient un boudoir pour dames"
6 Janvier 2015
« Il y a une douzaine et demie de mois, environ, notre amie Sylvia Beach songeait tristement qu’il lui faudrait, sans doute, fermer la belle bibliothèque de langue anglaise qu’elle a fondé ici il y a dix sept ans La crise dont souffre déjà tant la librairie française, la faisait souffrir plus encore, naturellement.
Elle contait un jour ses inquiétudes à Gide et la résolution déjà prise d’abandonner la place « Mais c’est impossible, dit-il vivement ; vous jouez parmi nous un rôle dont nous ne sourions maintenant nous passer, vous nous rendez des services précieux. Il nous faut faire quelque chose ».
Il nous vint, alors l’idée de former un groupement d’Amis de Shakespeare and Company qui verseraient une cotisation annuelle C’est Jenny de Margerie et Jean Schlumberger, au cours d’une décade de Pontigny, qui eurent la bonne idée de lectures d’auteurs, lectures qui auraient
Lieu dans le cadre même de la librairie de Sylvia et qui seraient offertes aux amis.
Schlumberger rédigea un appel. On forma un comité de patronage avec : Georges Duhamel, Luc Durtain, André Gide, Louis Gillet, Jacques de Lacretelle, André Maurois, Paul Morand, Jean Paulhan, Jules Romains, Jean Schlumberger et Paul Valéry. On aurait aimé, dans ce comité, voir figurer le nom de notre grand Claudel, mais nous n’osâmes pas le solliciter : nous
Savions qu’il ne nous pardonnait pas d’avoir éditer l’Ulysse de Joyce ; ne nous avait-il pas écrit à ce sujet : « L’Ulysse, comme le Portait, est plein des blasphèmes les plus immondes où l’on sent toute la haine d’un renégat, - affligé d’ailleurs d’une absence de talent vraiment diabolique. » Après ça…
Donc, dès janvier de cette année, des lectures furent données chez Sylvia. C’est Gide qui les inaugura en faisant entendre des fragments de sa Geneviève encore inédite. On sait que Gide lit d’une manière admirable. Sa voix se meut dans un texte avec un timbre et une autorité qui suscitent un monde. C’est la grande nage du roi des Nâgas au sein des enfers heureux.
En février, le 29, jour bissexte, Valéry lut des proses de son alphabet, choisies parmi les plus avenantes. Il nous lut ensuite Narcisse ( nous lui avions dit notre grand désir de lui entendre lire ses vers ). Comme au café-concert, plusieurs spectateurs réclamèrent après : Le Cimetière marin. Mais c’est à Joyce qui demanda impérativement le Serpent que satisfaction fut donnée
Valéry, qui affirme volontiers qu’il n’a pas l’art de lire, lut son Serpent de façon si parfaite- non pas en acteur, mais en auteur, oui, tout l’auteur était présent- que maintenant encore, quand nous y songeons, le cœur nous bat dans la tête.
Fin mars, Jean Schlumberger lut une comédie inédite : La tentation de Tati. Schlumberger lit à ravir, d’une façon simple, savante, enjouée. Nulle lecture, autant que la sienne, ne nous fit mieux retrouver l’air des salons du dix-huitième siècle où se tenaient les plus aimables commerces de l’esprit. Sa comédie, où des sauvages ont autant à dire que les Persans de Montesquieu, et le disent aussi bien, semblait faite pour ce transport.
En écoutant Jean Paulhan lire, au début de mai, les Fleurs de Tarbes, je pensais à un charmeur de serpents. Le fil de la voix se dirigeait vers l’idée comme un son de flûte et l’idée ondulait, dressée, tel un cobra ; il semblait parfois que l’idée fît mine de se jeter sur son charmeur… Paulhan se levait vivement, s’écartait un peu, fixait la bête ( les crochets n’avaient pas été enlevés, je vous l’assure ), puis la voix reprenait, captieuse.
Pour couronner ce premier cycle de séances, le grand poète anglais, T.S Eliot, vint à Paris, le 6 juin, nous lire des poèmes. La poésie de T.S Eliot passe, à juste titre, pour être obscure. Toute branchée sur une sensibilité très profondément originale, elle est pleine de motifs incommunicables, de ces états de grâce menus et bouleversants que le Zen appelle satoris. Le poète, quand il lit, sait vous passer sa transe ; il a une voix pure, à l’intonation réverbérée, bien assise en son tranquille tourment. Sa figure est belle et curieuse : celle d’un archange qui a trop d’ouvrage et qui n’en fait que la moitié, laissant le reste au Vent du Nord.
On a joué cet hivers, à Londres, avec un succès éclatant, un drame admirable de lui : Murder in the Cathedral. Cette œuvre émouvante, nullement hermétique, devait être traduite et jouée ici. Pourquoi jean de Menasee, qui a déjà si remarquablement mis en français Waste land, ne la traduirait-il pas ? »
(Adrienne Monnier Les Gazettes du Navire d'Argent)