"Quand un salon littéraire devient un boudoir pour dames"
12 Décembre 2008
VIII
Mais ce sentiment de soi-même, tel qu'on le comprend
d'habitude, se limite trop volontiers à la connaissance
de nos défauts et de nos qualités. Il peut s'étendre à des
mystères infiniment plus secourables. Se connaître
soi-même, ce n'est pas seulement se connaître au repos
ou se connaître plus ou moins dans le présent et le passé.
Les êtres dont je parle n'ont en eux cette force que parce
qu'ils se connaissent aussi dans l'avenir. Avoir conscience
de soi-même, pour les hommes les plus grands, c'est avoir
conscience, jusqu'à un certain point, de son étoile ou de
sa destinée. Ils connaissent une partie de leur avenir
parce qu'ils sont déjà une partie de cet avenir même.
Ils ont confiance en eux parce qu'ils savent dès aujourd'hui
ce que les événements deviendront dans leur âme.
L'événement en soi, c'est l'eau pure que nous verse la
fortune et il n'a d'ordinaire par lui même ni saveur, ni
couleur, ni parfum. Il devient beau ou triste, doux
ou amer, mortel ou vivifiant, selon la qualité de l'âme qui
le recueille. Il arrive sans cesse à ceux qui nous entourent
mille et mille aventures qui semblent toutes chargées de
germes d'héroïsme, et rien d'héroïque ne s'élève après que
l'aventure s'est dissipée. Mais Jesus-Christ rencontre
sur sa route une troupe d'enfants, une femme adultère
ou la Samaritaine, et l'humanité monte trois fois de suite
à la hauteur de Dieu.
IX
On devrait pouvoir dire qu'il n'arrive aux hommes que ce
qu'ils veulent qu'il leur arrive. Nous n'avons, il est vrai,
qu'une influence affaiblie sur un certain nombre d'événements extérieurs; mais nous avons une action toute puissante sur
ce que ces événements deviennent en nous-mêmes, c'est-à-dire
sur la partie spirituelle qui est la partie lumineuse et
immortelle de tout événement. Il est des milliers d'êtres en qui
cette partie spirituelle qui demande à naître de tout amour,
de tout malheur ou de toute rencontre n'a pu vivre un instant,
et ceux-la passent comme des épaves sur un fleuve. Il en
est quelques autres en qui cette part immortelle absorbe
tout; et ceux-la sont comme des îles sur la mer, car ils
ont trouve un point fixe d'ou ils commandent aux
destinées intimes; et la destinée véritable est une destinée
intime. Pour la plupart des hommes, c'est ce qui leur
arrive qui assombrit ou éclaire leur vie; mais la vie
intérieure de ceux dont je parle éclaire seule tout ce
qui leur arrive. Si vous aimez, ce n'est pas cet amour qui
fait partie de votre destinée; c'est la conscience de
vous-même que vous aurez trouvée au fond de cet amour
qui modifiera votre vie. Si l'on vous a trahi, ce n'est pas
la trahison qui importe; c'est le pardon qu'elle a fait naître
dans votre âme, et la nature plus ou moins générale, plus
ou moins élevée, plus ou moins réfléchie de ce pardon, qui
tournera votre existence vers le coté paisible et plus clair du
destin ou vous vous verrez mieux que si l'on vous était reste
fidèle. Mais si la trahison n'a pas accru la simplicité, la
confiance plus haute, l'étendue de l'amour, on vous aura
trahi bien inutilement, et vous pourrez vous dire qu'il n'est
rien arrivé.
X
N'oublions pas que rien ne nous arrive qui ne soit de la
même nature que nous-mêmes. Toute aventure qui se
présente, se présente a notre âme sous la forme de nos
pensées habituelles, et aucune occasion héroique ne s'est
jamais offerte à celui qui n'était pas un héros silencieux
et obscur depuis un grand nombre d'années. Gravissez la
montagne ou descendez dans le village, allez au bout du
monde ou bien promenez-vous autour de la maison,
vous ne rencontrerez que vous-même sur les routes du
hasard. Si Judas sort ce soir, il ira vers Judas et aura
l'occasion de trahir, mais si Socrate ouvre sa porte, il
trouvera Socrate endormi sur le seuil et aura l'occasion
d'être sage. Nos aventures errent autour de nous comme
les abeilles sur le point d'essaimer errent autour de la ruche.
Elles attendent que l'idée-mère sorte enfin de notre âme;
et quand elle est sortie, elles s'agglomèrent autour d'elle.
Mentez, et les mensonges accourront; aimez, et la grappe
d'aventures frissonnera d'amour. Il semble que tout n'attende
qu'un signal intérieur, et si notre âme devient plus sage vers
le soir, le malheur aposté par elle-même le matin devient
plus sage aussi.
XI
Il n'arrive jamais de grands événements intérieurs a ceux
qui n'ont rien fait pour les appeler à eux; et cependant
le moindre accident de la vie porte en lui la semence
d'un grand événement intérieur. Mais ces événements
sont les esclaves de la justice, et chaque homme a la part
de butin qu'il mérite. Nous devenons exactement ce que
nous découvrons dans les bonheurs et les malheurs qui nous adviennent; et les caprices les plus inattendus de la fortune s'accoutument à prendre la forme même de nos pensées. Les
vêtements, les armes et les parures du destin se trouvent
dans notre vie intérieure. Si Socrate et Thersite perdent
leur fils unique le même jour, le malheur de Socrate ne sera
pas pareil au malheur de Thersite. La mort même, que l'on
croit invariable, à d'autres habitudes, d'autres gestes,
d'autres larmes dans la maison des bons que dans celle des
méchants. On dirait que le malheur ou le bonheur se purifie
avant de frapper a la porte du sage; et qu'il baisse la tête
pour
entrer dans une âme médiocre.