"Quand un salon littéraire devient un boudoir pour dames"
15 Mai 2014
_Il est étonnant pour ne pas dire autre chose qu'un ouvrage aussi essentiel
que "La Sagesse et la Destinée" ne soit pas réedité, ni disponible en bibliothèque. Nous vous proposons donc l'intégrale en épisode bonne lecture. J.H
MADAME GEORGETTE LEBLANC_ _Je vous dédie ce livre, qui est pour ainsi dire votre oeuvre. Il y a une
collaboration plus haute et
plus réelle que celle de la plume; c'est celle de la pensée et de l'exemple. Il ne m'a pas fallu péniblement imaginer
les résolutions
et les actions d'un sage ideal, ou tirer de mon coeur la morale d'un beau rêve forcèment un peu vague. Il a suffi que j'ecoutasse vos
paroles. Il a suffi que mes
yeux vous suivissent attentivement dans la vie; ils y suivaient ainsi les mouvements, les gestes, les habitudes de la
sagesse même._ _
MAETERLINCK._ (1908)
I En ce livre, on parlera souvent de sagesse, de fatalite, de justice, de
bonheur et d'amour. Il semble
qu'il y ait quelque ironie à évoquer ainsi un bonheur peu visible, au milieu de malheurs très réels, une justice
peut-être idéale, au sein d'une
injustice, hélas! trop materielle, et un amour assez malaisement saisissable dans de la haine ou de l'indifference
bien manifeste. Il semble qu'il
ne soit guère opportun d'aller chercher, à loisir, en des replis cachés au fond du coeur de l'humanité, quelques
motifs de
confiance ou de sérénite, quelques occasions de sourire, de s'épanouir et d'aimer, quelques raisons de remercier et d'admirer, quand la plus
grande partie de cette
humanité, au nom de laquelle on se permet d'elever la voix, loin de pouvoir s'attarder aux jouissances intérieures et
aux consolations profondes, mais si péniblement atteintes, que le penseur
satisfait préconise, n'a même
pas l'assurance ni le temps de goûter jusqu'au bout les misères et les désolations de la vie. On a reproche ainsi aux moralistes, à
Epictete entre autres, de ne jamais s'occuper que du sage. Il y a du vrai dans ce reproche, comme il y a du
vrai dans presque tous les
reproches qu'on peut faire. Au fond, si l'on avait le courage de n'écouter que la voix la plus simple, la plus proche,
la plus pressante de sa
conscience, le seul devoir indubitable serait de soulager autour de soi, dans un cercle aussi étendu que possible, le plus
de souffrances qu'on pourrait.
Il faudrait se faire infirmier, visiteur des pauvres, consolateur des affligés, fondateur d'usines modèles, medecin,
laboureur, que sais-je, ou tout
au moins ne s'appliquer, comme le savant de laboratoire, qu'à arracher à la nature ses secrets matériels les
plus indispensables. Seulement, un monde ou il n'y aurait plus, a un moment
donné, que des gens se
secourant les uns les autres ne persisterait pas longtemps dans cette oeuvre charitable si personne n'usurpait le loisir
nécessaire pour se préoccuper
d'autre chose. C'est grâce à quelques hommes qui paraissent inutiles qu'il y aura toujours un certain nombre d'hommes
incontestablement utiles. La
meilleure partie du bien qu'on fait autour de nous, à cette heure, est née d'abord dans l'esprit de l'un de ceux
qui négligèrent
peut-être plus d'un devoir immediat et urgent pour réflèchir, pour rentrer en eux-mêmes, pour parler. Est-ce à dire qu'ils aient fait
ce qu'il y
avait de mieux aà faire? Qui oserait répondre a cette question? Ce qu'il y a de mieux a faire semble toujours, aux yeux de l'ame humblement
honnête qu'il faut s'efforcer
d'etre, le devoir le plus simple et le plus proche, mais il n'en serait pas moins regrettable que tout le monde s'en
fut toujours tenu au devoir le
plus proche. A toutes les époques, il y eut des êtres qui purent s'imaginer loyalement qu'ils remplissaient tous les
devoirs de l'heure présente en
songeant aux devoirs de l'heure qui allait suivre. La plupart des penseurs affirment volontiers que ces êtres ne se
trompèrent point. Il est bon
que le penseur affirme quelque chose. Il est vrai, pour le dire en passant, que la sagesse se trouve parfois dans le
contraire de ce que le plus
sage affirme. Qu'importe? on ne l'y eut pas apercue sans cette affirmation; et le sage a fait son devoir.
II Aujourd'hui, la misère est une maladie de l'humanité comme la maladie est
une misère de l'homme. Il y a
des medecins pour la maladie, comme il faudrait des médecins pour la misère humaine. Mais, de ce que l'état de
maladie est malheureusement
très commun, s'ensuit-il qu'on ne doive jamais s'occuper de la santé, et que celui qui enseigne l'anatomie, par exemple,
qui est la science physique
correspondant le plus exactement à la morale, ait uniquement à tenir compte des déformations qu'une déchéance plus
ou moins
générale infligé au corps de l'homme? Il importe qu'il parte d'un corps sain et bien constitué, comme il importe que le moraliste qui
s'efforce de regarder par dela
l'heure présente, parte d'une âme heureuse, ou qui du moins a ce qu'il faut pour l'être, hormis la conscience
suffisante.
Nous vivons au sein d'une
grande injustice, mais il n'y a, je pense, ni indifference ni cruauté, à parler parfois comme si cette injustice
n'etait plus,
sans quoi l'on ne sortirait jamais de son cercle. Il faut bien que quelques-uns se permettent de penser, de parler et
d'agir comme si
tous étaient heureux; sinon, quel bonheur, quelle justice, que l' amour, quelle beauté, trouveraient tous les autres le jour ou le destin
leur ouvrira les jardins
publics de la terre promise? On peut dire, il est vrai, qu'il conviendrait d'aller d'abord "au plus pressé". Mais aller "
au plus pressé" n'est pas
toujours le parti le plus sage. Mieux vaut souvent aller tout de suite "au plus haut". Si les eaux envahissent la
demeure du paysan hollandais,
la mer ou la riviere voisine ayant percé la digue qui defend la campagne, le plus pressé, pour lui, sera de sauver
ses bestiaux,
ses fourrages et ses meubles, mais le plus sage, d'aller lutter contre les flots, au sommet de la digue, et d'y appeler tous ceux qui
vivent sous la protection des
terres ébranlées. L'humanité a été jusqu'ici comme une malade qui se tourne et se retourne
sur son lit pour trouver le
repos, mais cela n'empêche pas que les seules paroles éeritablement consolantes qui lui aient été dites, l'ont été par
ceux qui lui parlaient comme si
elle n'eut jamais été malade. C'est que l'humanite est faite pour être heureuse, comme l'homme est fait pour être
bien portant, et quand on lui
parle de sa misere, au sein même de la misère la plus universelle et la plus permanente, on a l'air de ne lui dire que
des paroles accidentelles et
provisoires. Il n'y a rien de de placeà s'adresser à elle comme si elle se trouvait toujours a la veille d'un
grand bonheur
ou d'une grande certitude. En réalité elle s'y trouve par son instinct, dut-elle ne jamais atteindre le lendemain. Il est bon de croire
qu'un peu plus de pensée, un
peu plus de courage, un peu plus d'amour, un peu plus de curiosité, un peu plus d'ardeur à vivre suffira quelque jour
à nous ouvrir
les portes de la joie et de la vérité. Cela n'est pas tout à fait improbable. On peut espèrer qu'un jour tout le monde sera heureux et
sage; et si ce jour ne vient
jamais, il n'est pas criminel de l'avoir esperé. En tout cas, il est utile de parler du bonheur aux malheureux, pour leur
apprendre à le connaitre.
Ils s'imaginent si volontiers que le bonheur est une chose extraordinaire et presque inaccessible! Mais si tous ceux qui
peuvent se croire heureux
disaient bien simplement les motifs de leur satisfaction, on verrait qu'il n'y a jamais, de la tristesse à la joie,
que la
difference d'une acceptation un peu plus souriante, un peu plus é clairée, à un asservissement hostile et assombri; d'une interpretation
é troite et
obstinée a une interpretation harmonieuse et elargie. Ils s'écrieraient alors: "N'est-ce donc que cela? Mais nous aussi nous
possèdons dans notre coeur les
éléments de ce bonheur." En effet vous les y possèdez. A moins de grands malheurs physiques, tout le monde les
possède. Mais ne parlez pas de
ce bonheur avec mépris. Il n'y en a point d'autre. Le plus heureux des hommes est celui qui connait le mieux son
bonheur; et celui qui le
connait le mieux est celui qui sait le plus profondement que le bonheur n'est sépare de la détresse que par une idée
haute, infatigable, humaine et
courageuse. C'est de cette idee qu'il est salutaire de parler le plus souvent
possible; non
pas pour imposer celle que l'on possède, mais pour faire naitre peu à peu dans le coeur de ceux qui nous écoutent le desir d'en possèder une à
leur tour. Cette idée est
diffèrente pour chacun de nous. La votre ne me convient point; vous aurez beau me la répèter avec éloquence, elle
n'atteindra pas les organes
cachés de ma vie. Il faut que j'acquiere la mienne en moi-même, par moi-même. Mais tout en ne parlant que de la
votre, vous
m'aiderez sans le savoir a acquèrir la mienne. Il arrivera que ce qui vous attriste me éeconfortera, que ce qui vous console m'affligera
peut-etre, peu importe; ce
qu'il y a de beau dans votre vision consolante entrera dans mon affliction, et ce qu'il y a de grand dans votre
tristesse passera dans ma joie, si ma joie est digne de votre tristesse. Ce qu'il
faut, avant tout, c'est
préparer à la surface de notre âme une certaine hauteur pour y recevoir cette idée, comme les prêtres d'anciennes
religions dénudaient et debarrassaient de ses épines et de ses ronces le sommet
d'une montagne
pour y recevoir le feu du ciel. Il n'est pas impossible que, demain, on nous envoie du fond de la planête Mars, dans la vêrite déf
initive sur la constitution et
sur le but de l'univers, la formule infaillible du bonheur. Elle ne changera, n'améliorera quelque chose, en
notre vie morale, qu'autant que
nous vivions depuis longtemps dans l'attente et le désir de l'amelioration. Chacun de nous profitera et jouir
à des bienfaits
de cette formule, cependant invariable, en proportion de l'espace désinteressé, purifie, attentif et dejà éclairé que cette
formule trouvera dans son âme. Toute la morale, toute la science de la justice et
du bonheur, ne devrait être
qu'une attente, une préparation aussi vaste, aussi experimentée, aussi accueillante que possible. Certes, il est
désirable entre tous, le jour
ou nous vivrons enfin dans la certitude, dans la vê rité scientifique, totale, inébranlable; mais en attendant, il nous
est donné de vivre dans une
vêrite plus importante encore, la vêrité de notre âme et de notre caractère et quelques sages nous ont prouvé que
cette vie etait possible au
sein même des plus grandes erreurs matérielles.
III Est-il vain de parler de morale, de justice, de bonheur et de tout ce qui
s'y rapporte, avant l'heure
definitive de la science qui peut tout bouleverser? Peut-etre sommes nous dans des ténèbres provisoires, et bien
des choses ne se font pas de la
même facon dans les ténèbres qu'à la clarté du jour. Néanmoins, les évènements essentiels de notre vie physique et de notre
vie morale ont
lieu dans l'ombre, aussi nécessairement, aussi completement qu'à la lumiere. Il nous faut vivre, en attendant le mot de l'énigme, et c'est
en vivant le plus heureusement,
le plus noblement que l'on peut, qu'on vivra le plus puissamment et qu'on aura le plus de courage, le plus
d'independance, le plus de
clairvoyance, pour le desir et la recherche de la vérité. Et puis, quoi qu'il arrive, le temps consacré à l'étude
de nous-meme ne
sera pas perdu. Quelle que soit la maniere dont nous ayons un jour a envisager ce monde dont nous faisons partie, il y aura toujours
bien plus de
sentiments, de passions, de secrets inaltèrés, inaltèrables en l'âme humaine, qu'il n'y aura d'étoiles reliées à la terre, ou de mystères
é claircis par
la science. Au sein de la vérité la plus irrecusable et la plus pénêtrante, l'homme s'élèvera sans doute, mais il s'élèvera selon la
direction invariable de l'âme
humaine; et l'on peut affirmer que plus l'universelle certitude sera forte et consolante, plus les problèmes de
la justice, de
la morale, du bonheur et de l'amour prendront, aux yeux de tous, l'aspect dominateur et passionnant, sous lequel ils se sont
toujours présentes aux regards du penseur. Il importe de vivre comme si l'on se trouvait
toujours a la veille de la grande decouverte et de se préparer a l'accueillir, le plus totalement,
le plus
intimement, le plus ardemment qu'on pourra. Et la meilleure manière de l'accueillir un jour, sous quelque forme qu'elle se doive révêler, c'est
de l'espèrer
des aujourd'hui, aussi haute, aussi vaste, aussi parfaite, aussi ennoblissante, qu'il nous est donné de nous l'imaginer. Nous ne saurions
l ui prêter
trop d'ampleur, trop de beauté, ni trop de majesté. Il est certain qu'elle sera meilleure que nos meilleurs espoirs, car si elle en
diffère, si elle va jusqu'a les
contredire, par le fait même qu'elle nous apportera la vérité, elle nous apportera quelque chose de plus grand, de
plus haut, de plus
conforme à la nature humaine que ce que nous avions attendu. Pour l'homme, dut-il y perdre tout ce qu'il admirait,
l'admirable par
excellence ce sera la vérité intime de l'univers. En supposant qu'au jour où elle sera manifestée, les plus humbles cendres de nos espèrances
soient dispersées, il nous
restera en tout cas notre préparation à l'admirable, et l'admirable entrera dans notre ame a flots plus ou moins
abondants, selon la largeur,
selon la profondeur du lit que notre attente aura creusé.