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Moïcani - L'Odéonie

"Quand un salon littéraire devient un boudoir pour dames"

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LA SAGESSE ET LA DESTINEE MAURICE MAETERLINCK (Introduction)

        _Il est étonnant pour ne pas dire autre chose qu'un ouvrage aussi essentiel
que "La Sagesse et la Destinée" ne soit pas réedité, ni disponible en bibliothèque. Nous vous proposons donc l'intégrale en épisode bonne lecture. J.H 

MADAME GEORGETTE LEBLANC_
  _Je vous dédie ce livre, qui est pour ainsi dire votre oeuvre. Il y a une collaboration plus haute et plus réelle que celle de la plume; c'est celle de la pensée et de l'exemple. Il ne m'a pas fallu péniblement imaginer les résolutions et les actions d'un sage ideal, ou tirer de mon coeur la morale d'un beau rêve forcèment un peu vague. Il a suffi que j'ecoutasse vos paroles. Il a suffi que mes yeux vous suivissent attentivement dans la vie; ils y suivaient ainsi les mouvements, les gestes, les habitudes de la sagesse même._   _
MAETERLINCK._
  (1908)  


 
I     En ce livre, on parlera souvent de sagesse, de fatalite, de justice, de bonheur et d'amour. Il semble qu'il y ait quelque ironie à évoquer ainsi un bonheur peu visible, au milieu de malheurs très réels, une justice peut-être idéale, au sein d'une injustice, hélas! trop materielle, et un amour assez malaisement saisissable dans de la haine ou de l'indifference bien manifeste. Il semble qu'il ne soit guère opportun d'aller chercher, à loisir, en des replis cachés au fond du coeur de l'humanité, quelques motifs de confiance ou de sérénite, quelques occasions de sourire, de s'épanouir et d'aimer, quelques raisons de remercier et d'admirer, quand la plus grande partie de cette humanité, au nom de laquelle on se permet d'elever la voix, loin de pouvoir s'attarder aux  jouissances intérieures et aux  consolations profondes, mais si péniblement atteintes, que le penseur satisfait préconise, n'a même pas l'assurance ni le temps de goûter jusqu'au bout les misères et les désolations de la vie.   On a reproche ainsi aux moralistes, à Epictete entre autres, de ne jamais s'occuper que du sage. Il y a du vrai dans ce reproche, comme il y a du vrai dans presque tous les reproches qu'on peut faire. Au fond, si l'on avait le courage de n'écouter que la voix la plus simple, la plus proche, la plus pressante de sa conscience, le seul devoir indubitable serait de soulager autour de soi, dans un cercle aussi étendu que possible, le plus de souffrances qu'on pourrait. Il faudrait se faire infirmier, visiteur des pauvres, consolateur des affligés, fondateur d'usines modèles, medecin, laboureur, que sais-je, ou tout au moins ne s'appliquer, comme le savant de laboratoire, qu'à arracher à la nature ses secrets matériels les plus indispensables. Seulement, un monde ou il n'y aurait plus, a un moment donné, que des gens se secourant les uns les autres ne persisterait pas longtemps dans cette oeuvre charitable si personne n'usurpait le loisir nécessaire pour se préoccuper d'autre chose. C'est grâce à quelques hommes qui paraissent inutiles qu'il y aura toujours un certain nombre d'hommes incontestablement utiles. La meilleure partie du bien qu'on fait autour de nous, à cette heure, est née d'abord dans l'esprit de l'un de ceux qui négligèrent peut-être plus d'un devoir immediat et urgent pour réflèchir, pour rentrer en eux-mêmes, pour parler. Est-ce à dire qu'ils aient fait ce qu'il y avait de mieux aà faire? Qui oserait répondre a cette question? Ce qu'il y a de mieux a faire semble toujours, aux yeux de l'ame humblement honnête qu'il faut s'efforcer d'etre, le devoir le plus simple et le plus proche, mais il n'en serait pas moins regrettable que tout le monde s'en fut toujours tenu au devoir le plus proche. A toutes les époques, il y eut des êtres qui purent s'imaginer loyalement qu'ils remplissaient tous les devoirs de l'heure présente en songeant aux devoirs de l'heure qui allait suivre. La plupart des penseurs affirment volontiers que ces êtres ne se trompèrent point. Il est bon que le penseur affirme quelque chose. Il est vrai, pour le dire en passant, que la sagesse se trouve parfois dans le contraire de ce que le plus sage affirme. Qu'importe? on ne l'y eut pas apercue sans cette affirmation; et le sage a fait son devoir.        

II
    Aujourd'hui, la misère est une maladie de l'humanité comme la maladie est une misère de l'homme. Il y a des medecins pour la maladie, comme il faudrait des médecins pour la misère humaine. Mais, de ce que l'état de maladie est malheureusement très commun, s'ensuit-il qu'on ne doive jamais s'occuper de la santé, et que celui qui enseigne l'anatomie, par exemple, qui est la science physique correspondant le plus exactement à la morale, ait uniquement à tenir compte des déformations qu'une déchéance plus ou moins générale infligé au corps de l'homme? Il importe qu'il parte d'un corps sain et bien constitué, comme il importe que le moraliste qui s'efforce de regarder par dela l'heure présente, parte d'une âme heureuse, ou qui du moins a ce qu'il faut pour l'être, hormis la conscience suffisante.   Nous vivons au sein d'une grande injustice, mais il n'y a, je pense, ni indifference ni cruauté, à parler parfois comme si cette injustice n'etait plus, sans quoi l'on ne sortirait jamais de son cercle.   Il faut bien que quelques-uns se permettent de penser, de parler et d'agir comme si tous étaient heureux; sinon, quel bonheur, quelle justice, que l' amour, quelle beauté, trouveraient tous les autres le jour ou le destin leur ouvrira les jardins publics de la terre promise? On peut dire, il est vrai, qu'il conviendrait d'aller d'abord "au plus pressé". Mais aller " au plus pressé" n'est pas toujours le parti le plus sage. Mieux vaut souvent aller tout de suite "au plus haut". Si les eaux envahissent la demeure du paysan hollandais, la mer ou la riviere voisine ayant percé la digue qui defend la campagne, le plus pressé, pour lui, sera de sauver ses bestiaux, ses fourrages et ses meubles, mais le plus sage, d'aller lutter contre les flots, au sommet de la digue, et d'y appeler tous ceux qui vivent sous la protection des terres ébranlées.   L'humanité a été jusqu'ici comme une malade qui se tourne et se retourne sur son lit pour trouver le repos, mais cela n'empêche pas que les seules paroles éeritablement consolantes qui lui aient été dites, l'ont été par ceux qui lui parlaient comme si elle n'eut jamais été malade. C'est que  l'humanite est faite pour être heureuse, comme l'homme est fait pour être bien portant, et quand on lui parle de sa misere, au sein même de la misère la plus universelle et la plus permanente, on a l'air de ne lui dire que des paroles accidentelles et provisoires. Il n'y a rien de de placeà s'adresser à elle comme si elle se trouvait toujours a la veille d'un grand bonheur ou d'une grande certitude. En réalité elle s'y trouve par son instinct, dut-elle ne jamais atteindre le lendemain. Il est bon de croire qu'un peu plus de pensée, un peu plus de courage, un peu plus d'amour, un peu plus de curiosité, un peu plus d'ardeur à vivre suffira quelque jour à nous ouvrir les portes de la joie et de la vérité. Cela n'est pas tout à fait improbable. On peut espèrer qu'un jour tout le monde sera heureux et sage; et si ce jour ne vient jamais, il n'est pas criminel de l'avoir esperé.   En tout cas, il est utile de parler du bonheur aux malheureux, pour leur apprendre à le connaitre. Ils s'imaginent si volontiers que le bonheur est une chose extraordinaire et presque inaccessible! Mais si tous ceux qui peuvent se croire heureux disaient bien simplement les motifs de leur satisfaction, on verrait qu'il n'y a jamais, de la tristesse à la joie, que la difference d'une acceptation un peu plus souriante, un peu plus é clairée, à un asservissement hostile et assombri; d'une interpretation é troite et obstinée a une interpretation harmonieuse et elargie. Ils s'écrieraient alors: "N'est-ce donc que cela? Mais nous aussi nous possèdons dans notre coeur les éléments de ce bonheur." En effet vous les y possèdez. A moins de grands malheurs physiques, tout le monde les possède. Mais ne parlez pas de ce bonheur avec mépris. Il n'y en a point d'autre. Le plus heureux des hommes est celui qui connait le mieux son bonheur; et celui qui le connait le mieux est celui qui sait le plus profondement que le bonheur n'est sépare de la détresse que par une idée haute, infatigable, humaine et courageuse.   C'est de cette idee qu'il est salutaire de parler le plus souvent possible; non pas pour imposer celle que l'on possède, mais pour faire naitre peu à peu dans le coeur de ceux qui nous écoutent le desir d'en possèder une à leur tour. Cette idée est diffèrente pour chacun de nous. La votre ne me convient point; vous aurez beau me la répèter avec éloquence, elle n'atteindra pas les organes cachés de ma vie. Il faut que j'acquiere la mienne en moi-même, par moi-même. Mais tout en ne parlant que de la votre, vous m'aiderez sans le savoir a acquèrir la mienne. Il arrivera que ce qui vous attriste me éeconfortera, que ce qui vous console m'affligera peut-etre, peu importe; ce qu'il y a de beau dans votre vision consolante entrera dans mon affliction, et ce qu'il y a de grand dans votre tristesse passera dans ma joie, si ma joie est digne de votre tristesse. Ce qu'il faut, avant tout, c'est préparer à la surface de notre âme une certaine hauteur pour y recevoir cette idée, comme les prêtres d'anciennes religions dénudaient et debarrassaient de ses épines et de ses ronces le sommet d'une montagne pour y recevoir le feu du ciel. Il n'est pas impossible que, demain, on nous envoie du fond de la planête Mars, dans la vêrite déf initive sur la constitution et sur le but de l'univers, la formule infaillible du bonheur. Elle ne changera, n'améliorera quelque chose, en notre vie morale, qu'autant que nous vivions depuis longtemps dans l'attente et le désir de l'amelioration. Chacun de nous profitera et jouir à des bienfaits de cette formule, cependant invariable, en proportion de l'espace désinteressé, purifie, attentif et dejà éclairé que cette formule trouvera dans son âme. Toute la morale, toute la science de la justice et du bonheur, ne devrait être qu'une attente, une préparation aussi vaste, aussi experimentée, aussi accueillante que possible. Certes, il est désirable entre tous, le jour ou nous vivrons enfin dans la certitude, dans la vê rité scientifique, totale, inébranlable; mais en attendant, il nous est donné de vivre dans une vêrite plus importante encore, la vêrité de notre âme et de notre caractère et quelques sages nous ont prouvé que cette vie etait possible au sein même des plus grandes erreurs matérielles.    

 
  III     Est-il vain de parler de morale, de justice, de bonheur et de tout ce qui s'y rapporte, avant l'heure definitive de la science qui peut tout bouleverser? Peut-etre sommes nous dans des ténèbres provisoires, et bien des choses ne se font pas de la même facon dans les ténèbres qu'à la clarté du jour.   Néanmoins, les évènements essentiels de notre vie physique et de notre vie morale ont lieu dans l'ombre, aussi nécessairement, aussi completement qu'à la lumiere. Il nous faut vivre, en attendant le mot de l'énigme, et c'est en vivant le plus heureusement, le plus noblement que l'on peut, qu'on vivra le plus puissamment et qu'on aura le plus de courage, le plus d'independance, le plus de clairvoyance, pour le desir et la recherche de la vérité. Et puis, quoi qu'il arrive, le temps consacré à l'étude de nous-meme ne sera pas perdu. Quelle que soit la maniere dont nous ayons un jour a envisager ce monde dont nous faisons partie, il y aura toujours bien plus de sentiments, de passions, de secrets inaltèrés, inaltèrables en l'âme humaine, qu'il n'y aura d'étoiles reliées à la terre, ou de mystères é claircis par la science. Au sein de la vérité la plus irrecusable et la plus pénêtrante, l'homme s'élèvera sans doute, mais il s'élèvera selon la direction invariable de l'âme humaine; et l'on peut affirmer que plus l'universelle certitude sera forte et consolante, plus les problèmes de la justice, de la morale, du bonheur et de l'amour prendront, aux yeux de tous, l'aspect dominateur et passionnant, sous lequel ils se sont toujours présentes aux regards du penseur.   Il importe de vivre comme si l'on se trouvait toujours a la veille de la grande decouverte et de se préparer a l'accueillir, le plus totalement, le plus intimement, le plus ardemment qu'on pourra. Et la meilleure manière de l'accueillir un jour, sous quelque forme qu'elle se doive révêler, c'est de l'espèrer des aujourd'hui, aussi haute, aussi vaste, aussi parfaite, aussi ennoblissante, qu'il nous est donné de nous l'imaginer. Nous ne saurions l ui prêter trop d'ampleur, trop de beauté, ni trop de majesté. Il est certain qu'elle sera meilleure que nos meilleurs espoirs, car si elle en diffère, si elle va jusqu'a les contredire, par le fait même qu'elle nous apportera la vérité, elle nous apportera quelque chose de plus grand, de plus haut, de plus conforme à la nature humaine que ce que nous avions attendu. Pour l'homme, dut-il y perdre tout ce qu'il admirait, l'admirable par excellence ce sera la vérité intime de l'univers. En supposant qu'au jour où elle sera manifestée, les plus humbles cendres de nos espèrances soient dispersées, il nous restera en tout cas notre préparation à l'admirable, et l'admirable entrera dans notre ame a flots plus ou moins abondants, selon la largeur, selon la profondeur du lit que notre attente aura creusé.        

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