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Moïcani - L'Odéonie

"Quand un salon littéraire devient un boudoir pour dames"

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Aragon En Chansons


Léo Ferré - Tu n'en reviendras pas


Tu n'en reviendras pas toi qui courais les filles
Jeune homme dont j'ai vu battre le cœur à nu
Quand j'ai déchiré ta chemise et toi non plus
Tu n'en reviendras pas vieux joueur de manille

Qu'un obus a coupé par le travers en deux
Pour une fois qu'il avait un jeu du tonnerre
Et toi le tatoué l'ancien Légionnaire
Tu survivras longtemps sans visage sans yeux

On part Dieu sait pour où Ça tient du mauvais rêve
On glissera le long de la ligne de feu
Quelque part ça commence à n'être plus du jeu
Les bonshommes là-bas attendent la relève

Roule au loin roule le train des dernières lueurs
Les soldats assoupis que ta danse secoue
Laissent pencher leur front et fléchissent le cou
Cela sent le tabac la laine et la sueur

Comment vous regarder sans voir vos destinées
Fiancés de la terre et promis des douleurs
La veilleuse vous fait de la couleur des pleurs
Vous bougez vaguement vos jambes condamnées

Déjà la pierre pense où votre nom s'inscrit
Déjà vous n'êtes plus qu'un nom d'or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s'efface
Déjà vous n'êtes plus que pour avoir péri

Extrait du poème d'Aragon "La guerre et ce qui s'ensuivit


LOUIS ARAGON



















JEAN FERRAT PARLE D'ARAGON SUR SON SITE : http://www.jean-ferrat.com

" L'oeuvre dAragon, je l'ai connue pen-
dant mon
adolescence, après la Libération
La poésie de la Résistance, dont Aragon
était un des héros, rn' a, si j'ose dire, sauté
aux yeux et au coeur. j'ai découvert sa
poésie en même temps que celle d'autres
poêtes. Il n 'était pas le seul, mais la façon
dont il écrivait m'était particulièrement sen-
sible. Et j'ai donc lu certains de ses livres de
poésie. Le Crève-coeur, etc.


C'était l'époque où je voulais commencer
dans le spectacle. J'avais acheté une
guitare et je chantais comme ça les chansons des autres. Un jour, j'avais fait une musique, ma première, je crois, et j'ai découvert qu'elle s'adaptait presque tout a fait au poême Les yeux d' Elsa qui m'avait frappé.


A un moment, j'avais envisagé de faire
aussi un ensemble de chansons d'Apolli-
naire mais fïnalement, je n'ai pas trouvé ce
qui me correspondait pour faire tout un
album. Aragon est le seul poète connu que
j'ai mis souvent en musique. Je trouve que
sa poésie correspond à une sorte d'idéal
d'écriture dans le domaine de la chanson.
Le sens des images, la force de son expres-
sion, la concision extrême de ses vers ce
sont des choses qui, à mon avis, sont essen-
tielles dans l'écriture d'une chanson.


Aragon a écrit des poèmes qui n'étaient
pas faits a priori pour être des chansons
quoique le mot chant, le mot chanson re-
viennent constamment dans son oeuvre. Lui
même a écrit "Chanson de ceci"," Chan-
son de cela". Le chant, au sens général du
terme le chant de l'homme revient dans
son oeuvre des dizaines et des dizaines de
fois.

Il est évident que d'avoir été mis en
musique a permis à certains de ses textes
d'être véhiculés d'une manière incompara-
ble dans le public et d'avoir un écho qu'ils
n'auraient pas eu sans cela. C'est sûr,
D'ailleurs, il le reconnaissait lui-même.

Il était très content d'entendre ses chansons.
Il disait "Tiens ! Mais c'est de moi, ça ! "
Souvent, il ne s'en rappelait plus .
« Mais où t'as pris ça?".

C'étaient des alexandrins. Les yeux d'Elsa, c'est pratiquement la première chanson que j'ai faite sur un poème de Louis Aragon.
  Parmi les chansons que je n'ai pas mis en musique, c'est "Est-ce ainsi que les hommes vivent ?" que j'aurais aimé faire, mais il y en a d'autres de Ferré dans ce cas. Ferré est un des musiciens qui a eu de grandes réussites avec Aragon.

En 1971, j'avais sorti chez Barclay un album Ferrat-Aragon avec dix titres que j'ai réenregistrés par la suite chez Gérard Meys. Entre temps, j'avais mis quatre nouveaux textes en musique. On vient de republier, au printemps de cette année, tous les titres d'Aragon, les dix premiers plus ces quatre autres, soit quatorze chansons. Un deuxième volume est en projet. Il est bien avancé, j'ai déjà pas mal de choses, mais la date de sortie n'est pas encore décidée. Il faut que je retravaille encore des chansons et que j'en fasse peut-être d'autres. Il y en a que j'aime beaucoup. Mais c'est comme pour tout : les choses seront incomparables par rapport à ce qui s'est passé. Si je fais un nouvel Aragon, ce sera douze chansons peut-être d'un seul coup. Elles seront nouvelles et les gens se réfèreront aux anciennes, je m'attends à ça. On regrette toujours un peu les choses anciennes, dans la chanson comme dans d'autres domaines. Mais enfin, quand je sortirai ce disque, c'est que j'en serai content. Ces chansons apporteront autre chose que ce qu'il y avait dans le premier. Ça ne veut pas dire meilleures ou plus belles, mais un peu différentes. C'est ce que je cherche à faire, d'ailleurs.

Beaucoup de gens ne savaient même pas quelles étaient les opinions politiques d'Aragon et certaines de ses chansons sont devenues de véritables chansons populaires. Je pense à quelques-unes que j'ai faites, Nous dormirons ensemble, Que serais-je sans toi ? ou Aimer à perdre la raison, mais il y en a d'autres. Et ça a été évidemment quelque chose d'extraordinaire pour lui.

Aragon a vécu des événements dans un siècle où les choses étaient, disons, beaucoup plus manichéennes qu'elles ne peuvent l'être aujourd'hui à la lumière de l'Histoire. Il a exalté certaines choses qui ne seraient plus possibles maintenant : par exemple quand il chantait - si j'ose dire - le retour de Maurice Thorez : "Il revient... il revient...". C'était tout un bruit qui courait les campagnes, les ateliers... Aujourd'hui, ce serait difficile d'écrire semblable poésie. A ce moment-là, il est certain que beaucoup de gens étaient staliniens sans savoir évidemment ce que Staline avait fait. Ils l'étaient pour ce qu'il représentait et ce qu'il avait représenté contre le fascisme, etc. Mais il faut refaire l'histoire de France !

Quand aux prises de positions d'Aragon sur certaines choses qui se sont passées à l'Est, il faut rappeler qu'il a protesté contre le procés Siniavski-Daniel à une époque déjà très ancienne.

 

Je crois, d'ailleurs, que les Lettres Françaises avaient été interdites en Union soviétique. mais d'un autre côté, il est certain que pour ce qui était de dénoncer haut, très haut, ce que lui-même appelait et m'a dit être une caricature de socialisme, il y a déjà longtemps, il y a vingt ans, eh bien, il n'a pas clamé ça à tous les échos. Sans doute a-t-il eu tort.

Au festival du Val de Marne, un hommage va lui être rendu par de nombreux artistes. Je n'y chanterai pas. Je ne veux pas faire d'exceptions, sinon, après, j'ai tout le monde sur le dos. Ou alors, ce sera tout à fait improvisé et dans un petit cadre. Sans ça, rien n'est prévu du tout.

Pour moi, Aragon reste un des grands poètes de notre temps et de tous les temps. Il a une richesse d'expression, une concision, une densité d'écriture, une imagination prodigieuse. Dans les textes que j'ai mis en musique, il y a essentiellement des poèmes d'amour. Je n'ai pas mis en musique de textes proprement politiques. Il y en a qui sont relatifs à des choses, disons, universelles sur l'homme mais finalement, ce sont les textes d'amour qui sont devenus des succès."

     
             
     

Que serais-je sans toi ?
ou
la "petite cuisine "


Je. trafiquais. un peu ses textes. j'isolais deux vers pour en faire un refrain, il m'arrivait de les intervenir, de couper des vers, Enfin, je faisais ce que j'appeiais "ma petite cuisine". Par exemple Que serais-je sans toi ? Au départ, c'est un poème très long, avec de muitipies
couplets Jai isoié quatre vers pour
en faire ie refrain J'ai mème inter-
verti à i'intérieur de ces quatre vers
deux phrases parce que je pensais
que, pour la chanson, c'était plus
évident. Les quatre vers
"Que
serais-je sans toi qui vint à ma ren-
contre Que serai-je sans toi qu'un
coeur au bois dormant / Que cette
heure arrêtêe au cadran de la mon-
tre / Que serais-je sans toi que ce
balbutiement»,
n'étaient pas écrits
dans cet ordre-là.
Vous savez, c'est un peu comme
disait Picasso Je ne cherche pas, je

trouve. Là, ces quatre vers m'ont
sauté aux yeux Je me suis dit c'est
ie principal du poème, l'essentiel de
tout ce texte. Pour moi. Parce qu'il
se peut aussi que dans certains cas,
j'ai pu déformer le sens général de
I'oeuvre, de la même manière que
j'ai pu aussi l'accentuer.

 
         
                 
 

Article paru dans "Je chante"  n°9 :  sep/oct/nov 1992.   Propos recuellis par Raoul Bellaïche en août et septembre 1992





Georges Brassens :"Il n’y A pas d’amour heureux "

Il n'y a pas d'amour heureux

Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
          Il n'y a pas d'amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
          Il n'y a pas d'amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
          Il n'y a pas d'amour heureux

Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
          Il n'y a pas d'amour heureux

Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l'amour de la patrie
Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs
          Il n'y a pas d'amour heureux
          Mais c'est notre amour à tous les deux

 

Louis Aragon (La Diane Francaise, Seghers 1946)

Jean Ferrat : Les Yeux D’Elsa

Les Yeux d'Elsa


Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire

À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L'été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés

Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie
Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure

Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L'iris troué de noir plus bleu d'être endeuillé

Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche

Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

L'enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages

Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août

J'ai retiré ce radium de la pechblende
Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa


Louis Aragon

Extrait de "Les Yeux d'Elsa


Isabelle Aubret : Nous dormirons ensemble


NOUS DORMIRONS ENSEMBLE
Louis Aragon
 

Que ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin minuit midi
Dans l'enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent
C'était hier que je t'ai dit

Nous dormirons ensemble

C'était hier et c'est demain
Je n'ai plus que toi de chemin
J'ai mis mon coeur entre tes mains
Avec le tien comme il va l'amble
Tout ce qu'il a de temps humain

Nous dormirons ensemble

Mon amour ce qui fut sera
Le ciel est sur nous comme un drap
J'ai refermé sur toi mes bras
Et tant je t'aime que j'en tremble
Aussi longtemps que tu voudras

Nous dormirons ensemble

Nina Simone : Il n’y a pas d’amour heureux


Danielle Darieux : "Il n'y a pas d'amour heureux"




Jean Ferrat : Aimer à perdre la raison

AIMER A PERDRE LA RAISON

Aimer à perdre la raison
Aimer à n en savoir que dire
A n avoir que toi d horizon
Et ne connaître de saisons
Que par la douleur du partir
Aimer a perdre la raison

Ah c est toujours toi que l on blesse
C est toujours ton miroir brisé
Mon pauvre bonheur, ma faiblesse
Toi qu on insulte et qu 'on délaisse
Dans toute chair martyrisée

Aimer à perdre la raison
Aimer a n en savoir que dire
A n avoir que toi d horizon
Et ne connaître de saisons
Que par la douleur du partir
Aimer a perdre la raison

La faim, la fatigue et le froid
Toutes les misères du monde
C est par mon amour que j y crois
En elle je porte ma croix
Et de leurs nuits ma nuit se fonde

Aimer a perdre la raison
Aimer a n en savoir que dire
A n avoir que toi d horizon
Et ne connaître de saisons
Que par la douleur du partir
Aimer a perdre la raison
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