"Quand un salon littéraire devient un boudoir pour dames"
2 Octobre 2008

Mannequin, muse de Man Ray, elle photographia la chute du IIIe Reich.
Ce portrait de Lee Miller se lavant dans la baignoire d'Adolf Hitler synthétise le destin extraordinaire de cette Américaine qui fut autant célébrée et photographiée pour sa beauté qu'elle-même se rendit célèbre pour ses propres photographies. En ce mois d'avril 1945, Lee Miller est correspondante de guerre pour Vogue, journal dont elle fut le mannequin vedette. Elle a 38 ans et une vie déjà bien remplie. Elle a posé pour les plus grands photographes de son époque, Edward Steichen et surtout Man Ray, qu'elle a rencontré dans le Paris des années 1930. Elle en fut la muse, l'amante et la collaboratrice. C'est d'ailleurs aux côtés de l'artiste surréaliste qu'elle « invente » la solarisation - cette technique de tirage qui produit un faux effet de négatif sur le cliché.
Avant de chausser, en 1944, les rangers de l'armée américaine, Lee Miller mène une vie brillante. Amie de Picasso, Cocteau, Eluard, Dalí, elle explore tous les genres de la photographie : son saisissant portrait de Charlie Chaplin dévoile l'innocence sans fond du génial clown blanc. Ses plans renversés de chaises et de leurs ombres rivalisent avec le constructivisme d'un Rodtchenko. Ses « paysages » de macadam fondu enrichissent l'imagerie onirique des surréalistes. Mais c'est comme photographe de guerre que Lee Miller - la seule femme accréditée par l'armée sur le front des combats - s'est révélée l'égale des plus grands. Son reportage sur l'Europe dévastée l'amène au camp de Dachau tout juste libéré. Elle y fixe les tas de corps émaciés, le cadavre de ce SS lynché, flottant dans l'eau d'un canal. D'une grande beauté formelle, ses images décrivent autant l'innommable que ses propres émotions : incrédulité, rage et fascination. Quelques heures après, elle se retrouve par hasard dans l'appartement désert de Hitler, à Munich : « J'ai pris quelques photos des lieux et passé une bonne nuit de sommeil dans le lit de Hitler. J'ai même ôté la crasse de Dachau dans sa baignoire. »
Un peu trop léchée pour être tout à fait au diapason de cette femme dont l'enfance fut saccagée par un viol, cette exposition très complète reproduit l'étonnant fac-similé de Vogue de juin 1945. Son terrible reportage sur Dachau titré « Croyez-le » y est publié au milieu des futiles pages de mode. Trop belle, trop éclectique, ayant vécu trop de vies, Lee Miller meurt en 1977 sans jamais avoir eu de son vivant la reconnaissance qu'elle mérite.