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Publié par Moicani - L'Odéonie

 

A La Ruche, l'art à la pelleteuse

LE MONDE

Vue de la cour de la "Ruche", un pavillon regroupant des ateliers d'artistes créés par Alfred Boucher (1850-1934), sculpteur académique français, en 1902, dans l'impasse Danzig, près de Montparnasse. Vue de la cour de la "Ruche", un pavillon regroupant des ateliers d'artistes créés par Alfred Boucher (1850-1934), sculpteur académique français, en 1902, dans l'impasse Danzig, près de Montparnasse. | AFP/ALAIN JULIEN

Les murs méritent souvent d'être détruits. Celui-là, fait de briques, fragile et plus que centenaire, n'aurait jamais dû l'être. Lundi 22 octobre à 7 h 30, à partir d'un terrain limitrophe en chantier, une pelleteuse a méticuleusement fait disparaître le mur mitoyen principal de La Ruche, une cité parisienne verdoyante du 15earrondissement où résident une soixantaine d'artistes.

L'endroit a été créé, en 1902, par le sculpteur Alfred Boucher (1850-1934) à partirde matériaux provenant de l'Exposition universelle de 1900. Selon le voeu de son fondateur, La Ruche devait procurer à de jeunes artistes un état propice à "la méditation et à la réalisation dans un climat de sécurité". Elle a accueilli dès ses débuts de futures figures de l'art moderne : Chagall, Zadkine, Brancusi, Modigliani, Soutine... Le bâtiment principal, ancien pavillon des Vins de Bordeaux, est inscrit à l'inventaire des monuments historiques, tandis que le majestueux portail en ferronnerie qui ornait le pavillon de la Femme veille désormais à l'entrée des lieux, passage Dantzig.

Des tractopelles ont détruit la mosaïque de la Ruche

Le préjudice peut sembler dérisoire. Il révèle pourtant la nature particulière des rapports de force qu'imposent certains appétits fonciers. "Le permis de construirecomportait (...) l'obligation de conserver le mur de séparation situé sur la copropriété voisine", explique le président de la fondation La Ruche, Michel Euvrard, dans un courrier adressé à Anne Hidalgo, première adjointe au maire deParis. "Les propriétaires de la SCI en avaient pris formellement l'engagement vis-à-vis de notre fondation, et cet engagement contractuel devait s'imposer au promoteur."

Pour ce haut fonctionnaire à la retraite, La Ruche vient de subir "une voie de fait [qui] appelle à l'évidence de la part des autorités judiciaires et civiles des mesures immédiates". Face à ce "manquement aux engagements donnés", M. Euvrard, qui, déjà, lors d'une récente réunion entre les différentes parties, s'était inquiété du risque d'"un coup de pelleteuse malheureux", demande à la Mairie de Paris que soit pris un arrêté d'interruption du chantier. Et que des mesures adéquates de sécurité soient imposées à la Soférim.

"La démolition-reconstruction a été évoquée avec les représentants de La Ruche", affirme Christine Phal, directrice de la communication de la Soférim. La société a aussitôt requis un référé préventif afin de faire constater l'état des ouvrages avoisinant le projet. Concernant la destruction du mur : "On a été un petit peu vite, reconnaît-elle. Il y a eu décalage dans l'élaboration de cette démolition, inévitable et prévue. " Elle conteste la position adoptée par la fondation et dit que ce préjudice a plus à voir avec la sensibilité des occupants qu'avec le droit.

Comble de l'ironie : pour valoriser "15e Art", le programme de maisons-ateliers-appartements qu'il prévoit d'implanter, le promoteur n'a pas hésité à "vendre" son illustre voisine, en usant notamment sur son site Web d'une image de l'emblématique pavillon des Vins. Cerise sur le gâteau, la Soférim avait profité en septembre des journées du patrimoine pour valoriser un autre site, celui de la dernière ferme de Paris, rue de la Tombe-Issoire, qu'elle prévoit... de détruire.

L'affaire du mur de La Ruche risque de poser toutefois un problème inattendu. Dans son dessein aveugle, en emportant le mur, la pelleteuse a également pulvérisé une mosaïque de Lino Melano, accrochée à une paroi privative de La Ruche. Cet Italien, né à Ravenne, a notamment travaillé avec Fernand Léger,Georges Braque et Marc Chagall. Là, il ne peut plus être question de reconstruction.

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