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Publié par Moicani

Image:PlaceStSulpice 4.JPG
Bossuet sur la Place Saint Sulpice à Paris

Me sera-t-il permis aujourd' hui d' ouvrir un tombeau
devant la cour, et des yeux si délicats ne seront-ils
point offensés par un objet si funèbre ? Je ne pense
pas, messieurs, que des chrétiens doivent refuser
d' assister à ce spectacle avec Jésus-Christ. C' est
à lui que l' on dit dans notre évangile : seigneur,
venez, et voyez
où l' on a déposé le corps du
Lazare ; c' est lui qui ordonne qu' on lève la pierre,
et qui semble nous dire à son tour : venez, et voyez vous-mêmes.
Jésus ne refuse pas de voir ce corps mort, comme un objet de pitié
et un sujet de miracle ; mais c' est nous, mortels
misérables, qui refusons de voir ce triste spectacle,
comme la conviction de nos erreurs. Allons, et
voyons avec Jésus-Christ ; et désabusons-nous
éternellement de tous les biens que la mort enlève.
C' est une étrange faiblesse de l' esprit humain que
jamais la mort ne lui soit présente, quoiqu' elle se
mette en vue de tous côtés, et en mille formes
diverses. On n' entend dans les funérailles que des
paroles d' étonnement de ce que ce mortel est mort.
Chacun rappelle en son souvenir depuis quel temps
il lui a parlé, et de quoi le défunt l' a entretenu ;
et tout d' un coup il est mort. Voilà, dit-on, ce que
c' est que l' homme ! Et celui qui le dit, c' est un
homme ; et cet homme ne s' applique rien, oublieux de
sa destinée ! Ou s' il passe dans son esprit quelque
désir volage de s' y préparer, il dissipe bientôt ces
noires idées ; et je puis dire, messieurs, que les
mortels n' ont pas moins de soin d' ensevelir les
pensées de la mort que d' enterrer les morts mêmes.
Mais peut-être que ces pensées feront plus d' effet
dans nos coeurs, si nous les méditons avec
Jésus-Christ sur le tombeau du Lazare ; mais
demandons-lui qu' il nous les imprime par la grâce de
son saint-esprit, et tâchons de la mériter par
l' entremise de la sainte Vierge : (...).
Entre toutes les passions de l' esprit humain, l' une
des plus violentes, c' est le désir de savoir ; et
cette curiosité fait qu' il épuise ses forces pour
trouver ou quelque secret inouï dans l' ordre de la
nature, ou quelque adresse inconnue dans les ouvrages
de l' art, ou quelque raffinement inusité dans la
conduite des affaires. Mais, parmi ces vastes désirs
d' enrichir notre entendement par des connaissances
nouvelles, la même chose nous arrive qu' à ceux qui,
jetant bien loin leurs regards, ne remarquent pas
les objets qui les environnent : je veux dire que notre
esprit, s' étendant par de grands efforts sur des
choses fort éloignées, et parcourant, pour ainsi dire,
le ciel et la terre, passe cependant si légèrement sur
ce qui se présente à lui de plus près, que nous
consumons toute notre vie toujours ignorants de ce qui
nous touche ; et non seulement de ce qui nous touche,
mais encore de ce que nous sommes.
Il n' est rien de plus nécessaire que de recueillir en
nous-mêmes toutes ces pensées qui s' égarent ; et c' est
pour cela, chrétiens, que je vous invite aujourd' hui
d' accompagner le sauveur jusques au tombeau du
Lazare : (...). Venez et voyez. " ô mortels, venez
contempler le spectacle des choses mortelles ; ô
hommes, venez apprendre ce que c' est que l' homme.
Vous serez peut-être étonnés que je vous adresse à
la mort pour être instruits de ce que vous êtes ; et
vous croirez que ce n' est pas bien représenter
l' homme, que de le montrer où il n' est plus. Mais, si
vous prenez soin de vouloir entendre ce qui se
présente à nous dans le tombeau, vous accorderez
aisément qu' il n' est point de plus véritable interprète
ni de plus fidèle miroir des choses humaines.
La nature d' un composé ne se remarque jamais plus
distinctement que dans la dissolution de ses
parties. Comme elles s' altèrent mutuellement par le
mélange, il faut les séparer pour les bien connaître.
En effet, la société de l' âme et du corps fait que le
corps nous paraît quelque chose de plus qu' il n' est,
et l' âme, quelque chose de moins ; mais lorsque,
venant à se séparer, le corps retourne à la terre, et
que l' âme aussi est mise en état de retourner au ciel,
d' où elle est tirée, nous voyons l' un et l' autre dans
sa pureté. Ainsi nous n' avons qu' à considérer ce que
la mort nous ravit, et ce qu' elle laisse en son
entier ; quelle partie de notre être tombe sous ses
coups, et quelle autre se conserve dans cette ruine ;
alors nous aurons compris ce que c' est que l' homme :
de sorte que je ne crains point d' assurer que c' est
du sein de la mort et de ses ombres épaisses que sort
une lumière immortelle pour éclairer nos esprits
touchant l' état de notre nature. Accourez donc, ô
mortels, et voyez dans le tombeau du Lazare ce que
c' est que l' humanité : venez voir dans un même objet
la fin de vos desseins et le commencement de vos
espérances ; venez voir tout ensemble la dissolution
et le renouvellement de votre être ; venez voir
le triomphe de la vie dans la victoire de la mort :
(...).
ô mort, nous te rendons grâces des lumières que tu
répands sur notre ignorance : toi seule nous convaincs
de notre bassesse, toi seule nous fais connaître notre
dignité : si l' homme s' estime trop, tu sais déprimer
son orgueil ; si l' homme se méprise trop, tu sais
relever son courage ; et, pour réduire toutes ses
pensées à un juste tempérament, tu lui apprends ces
deux vérités, qui lui ouvrent les yeux pour se bien
connaître : qu' il est méprisable en tant qu' il passe,
et infiniment estimable en tant qu' il aboutit à
l' éternité. Et ces deux importantes considérations
feront le sujet de ce discours.
Premier point.
C' est une entreprise hardie que d' aller dire aux
hommes qu' ils sont peu de chose. Chacun est jaloux
de ce qu' il est, et on aime mieux être aveugle que de
connaître son faible ; surtout les grandes fortunes
veulent être traitées délicatement ; elles ne prennent
pas plaisir qu' on remarque leur défaut : elles
veulent que, si on le voit, du moins on le cache. Et
toutefois, grâce à la mort, nous en pouvons parler
avec liberté. Il n' est rien de si grand dans le monde
qui ne reconnaisse en soi-même beaucoup de bassesse, à
le considérer par cet endroit-là. Vive l' éternel ! ô
grandeur humaine, de quelque côté que je t' envisage,
sinon en tant que tu viens de Dieu et que tu dois être
rapportée à Dieu, car, en cette sorte, je découvre
en toi un rayon de la divinité qui attire justement
mes respects ; mais, en tant que tu es purement
humaine, je le dis encore une fois, de quelque côté
que je t' envisage, je ne vois rien en toi que je
considère, parce que, de quelque endroit que je te
tourne, je trouve toujours la mort en face, qui
répand tant d' ombres de toutes parts sur ce que
l' éclat du monde voulait colorer,
 que je ne sais plus sur quoi appuyer ce nom
auguste de grandeur, ni à quoi je puis appliquer un si
beau titre.
Convainquons-nous, chrétiens, de cette importante
vérité par un raisonnement invincible. L' accident ne
peut pas être plus noble que la substance ; ni
l' accessoire plus considérable que le principal ; ni le
bâtiment plus solide que le fonds sur lequel il est
élevé ; ni enfin ce qui est attaché à notre être plus
grand ni plus important que notre être même.
Maintenant, qu' est-ce que notre être ? Pensons-y
bien, chrétiens : qu' est-ce que notre être ?
Dites-le-nous, ô mort ; car les hommes superbes ne
m' en croiraient pas. Mais, ô mort, vous êtes muette,
et vous ne parlez qu' aux yeux. Un grand roi vous va
prêter sa voix, afin que vous vous fassiez entendre
aux oreilles, et que vous portiez dans les coeurs des
vérités plus articulées.
Voici la belle méditation dont David s' entretenait
sur le trône et au milieu de sa cour. Sire, elle est
digne de votre audience : (...). ô éternel roi des
siècles ! Vous êtes toujours à vous-même, toujours en
vous-même ; votre être éternellement permanent ni ne
s' écoule, ni ne se change, ni ne se mesure ; et
voici que vous avez fait mes jours mesurables, et
ma substance n' est rien devant vous
. Non, ma
substance n' est rien devant vous, et tout l' être qui
se mesure n' est rien, parce que ce qui se mesure a son
terme, et lorsqu' on est venu à ce terme, un dernier
point détruit tout, comme si jamais il n' avait été.
Qu' est-ce que cent ans, qu' est-ce que mille ans,
puisqu' un seul moment les efface ? Multipliez vos
jours, comme les cerfs, que la fable ou l' histoire de
la nature fait vivre durant tant de siècles ; durez
autant que ces grands chênes sous lesquels nos
ancêtres se sont reposés, et qui donneront encore
 de l' ombre à notre postérité ; entassez dans cet espace, qui paraît
immense, honneurs, richesses, plaisirs : que vous
profitera cet amas, puisque le dernier souffle de la
mort, tout faible, tout languissant, abattra tout à
coup cette vaine pompe avec la même facilité qu' un
château de cartes, vain amusement des enfants ? Que vous
servira d' avoir tant écrit dans ce livre, d' en avoir
rempli toutes les pages de beaux caractères, puisque
enfin une seule rature doit tout effacer ? Encore une
rature laisserait-elle quelques traces du moins
d' elle-même ; au lieu que ce dernier moment, qui
effacera d' un seul trait toute votre vie, s' ira
perdre lui-même, avec tout le reste, dans ce grand
gouffre du néant. Il n' y aura plus sur la terre aucuns
vestiges de ce que nous sommes : la chair changera
de nature ; le corps prendra un autre nom ; même
celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps :
il deviendra, dit Tertullien, un je ne sais quoi qui
n' a plus de nom dans aucune langue :
tant il est
vrai que tout meurt en lui, jusqu' à ces termes
funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux
restes : (...).
Qu' est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu ?
J' entre dans la vie pour en sortir bientôt ; je viens
me montrer comme les autres ; après, il faudra
disparaître. Tout nous appelle à la mort : la nature,
presque envieuse du bien qu' elle nous a fait, nous
déclare souvent et nous fait signifier qu' elle ne peut
pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu' elle
nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes
mains, et qui doit être éternellement dans le
commerce : elle en a besoin pour d' autres formes, elle
la redemande pour d' autres ouvrages.
Cette recrue continuelle du genre humain, je veux
dire les enfants qui naissent, à mesure qu' ils
croissent et qu' ils s' avancent, semblent nous pousser
de l' épaule, et nous dire : retirez-vous, c' est
maintenant notre tour. Ainsi, comme nous en voyons
passer d' autres devant nous, d' autres nous verront
passer, qui doivent à leurs successeurs le même
spectacle. ô Dieu ! Encore une fois, qu' est-ce que
de nous ? Si je jette la vue devant moi, quel espace
infini où je ne suis pas ! Si je la retourne en
arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus !
Et que j' occupe peu de place dans cet abîme
immense du temps ! Je ne suis rien : un si petit
intervalle n' est pas capable de me distinguer du
néant ; on ne m' a envoyé que pour faire nombre ;
encore n' avait-on que faire de moi, et la pièce n' en
aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré
derrière le théâtre.
Encore, si nous voulons discuter les choses dans une
considération plus subtile, ce n' est pas toute
l' étendue de notre vie qui nous distingue du néant ;
et vous savez, chrétiens, qu' il n' y a jamais qu' un
moment qui nous en sépare. Maintenant nous en tenons
un ; maintenant il périt ; et avec lui nous péririons tous, si,
promptement et sans perdre temps, nous n' en
saisissions un autre semblable, jusqu' à ce qu' enfin il
en viendra un auquel nous ne pourrons arriver, quelque
effort que nous fassions pour nous y étendre ; et
alors nous tomberons tout à coup, manque de soutien.
ô fragile appui de notre être ! ô fondement ruineux
de notre substance ! (...). Ha ! Vraiment l' homme passe
de même qu' une ombre, ou de même qu' une image en
figure ; et comme lui-même n' est rien de solide, il ne
poursuit aussi que des choses vaines, l' image du
bien, et non le bien même...
que la place est petite que nous occupons en ce
monde ! Si petite certainement et si peu considérable,
qu' il me semble que toute ma vie n' est qu' un songe.
Je doute quelquefois, avec Arnobe, si je dors ou si
je veille : (...). Je ne sais si ce que j' appelle
veiller n' est peut-être pas une partie un peu plus
excitée d' un sommeil profond ; et si je vois des
choses réelles, ou si je suis seulement troublé par
des fantaisies et par de vains simulacres. (...) : la
figure de ce monde passe, et ma substance n' est rien
devant Dieu. "

second point.
N' en doutons pas, chrétiens : quoique nous soyons
relégués dans cette dernière partie de l' univers,
qui est le théâtre des changements et l' empire de la
mort ; bien plus, quoiqu' elle nous soit inhérente et
que nous la portions dans notre sein ; toutefois, au
milieu de cette matière et à travers l' obscurité de nos
connaissances qui vient des préjugés de nos sens, si
nous savons rentrer en nous-mêmes, nous y trouverons
quelque principe qui montre bien par une certaine
vigueur son origine céleste, et qui n' appréhende pas la
corruption.
Je ne suis pas de ceux qui font grand état des
connaissances humaines ; et je confesse néanmoins que
je ne puis contempler sans admiration ces
merveilleuses découvertes qu' a faites la science pour
pénétrer la nature, ni tant de belles inventions que
l' art a trouvées pour l' accommoder à notre usage.
L' homme a presque changé la face du monde : il a su
dompter par l' esprit les animaux, qui le surmontaient
par la force ; il a su discipliner leur humeur brutale
et contraindre leur liberté indocile.
Il a même fléchi par adresse
les créatures inanimées : la terre n' a-t-elle pas été
forcée par son industrie à lui donner des aliments
plus convenables, les plantes à corriger en sa faveur
leur aigreur sauvage, les venins même à se tourner en
remèdes pour l' amour de lui ? Il serait superflu de
vous raconter comme il sait ménager les éléments, après
tant de sortes de miracles qu' il fait faire tous les
jours aux plus intraitables, je veux dire au feu et à
l' eau, ces deux grands ennemis, qui s' accordent
néanmoins à nous servir dans des opérations si utiles
et si nécessaires. Quoi plus ? Il est monté jusqu' aux
cieux : pour marcher plus sûrement, il a appris aux
astres à le guider dans ses voyages : pour mesurer plus
également sa vie, il a obligé le soleil à rendre
compte, pour ainsi dire, de tous ses pas. Mais
laissons à la rhétorique cette longue et scrupuleuse
énumération, et contentons-nous de remarquer en
théologiens que Dieu ayant formé l' homme, dit
l' oracle de l' écriture, pour être le chef de
l' univers, d' une si noble institution, quoique
changée par son crime, il lui a laissé un certain
instinct de chercher ce qui lui manque dans toute
l' étendue de la nature. C' est pourquoi, si je l' ose
dire, il fouille partout hardiment comme dans son
bien, et il n' y a aucune partie de l' univers où il
n' ait signalé son industrie.
Pensez maintenant, messieurs, comment aurait pu
prendre un tel ascendant une créature si faible et si
exposée, selon le corps, aux insults de toutes les
autres, si elle n' avait en son esprit une force supérieure
à toute la nature visible, un souffle immortel de
l' esprit de Dieu, un rayon de sa face, un trait de sa
ressemblance.
Non, non, il ne se peut autrement. Si un excellent
ouvrier a fait quelque machine, aucun ne peut s' en
servir que par les lumières qu' il donne. Dieu a
fabriqué le monde comme une grande machine que sa
seule sagesse pouvait inventer, que sa seule puissance
pouvait construire. ô homme ! Il t' a établi pour t' en
servir ; il a mis, pour ainsi dire, en tes mains toute
permis de l' orner et de l' embellir par ton art : car
qu' est-ce autre chose que l' art, sinon l' embellissement
de la nature ? Tu peux ajouter quelques couleurs pour
orner cet admirable tableau ; mais comment pourrais-tu
faire remuer tant soit peu une machine si forte et si
délicate, ou de quelle sorte pourrais-tu faire
seulement un trait convenable dans une peinture si
riche, s' il n' y avait en toi-même et dans quelque
partie de ton être quelque art dérivé de ce premier
art, quelques secondes idées tirées de ces idées
originales, en un mot, quelque ressemblance, quelque
écoulement, quelque portion de cet esprit ouvrier qui a
fait le monde ? Que s' il est ainsi, chrétiens, qui ne
voit que toute la nature conjurée ensemble
 n' est pas capable d' éteindre un si beau
rayon de la puissance qui la soutient ; et que notre
âme, supérieure au monde et à toutes les vertus qui le
composent, n' a rien à craindre que de son auteur ?
Mais continuons, chrétiens, une méditation si utile
de l' image de Dieu en nous ; et voyons par quelles
maximes l' homme, cette créature chérie, destinée à
se servir de toutes les autres, se prescrit à
lui-même ce qu' il doit faire. Dans la corruption où
nous sommes, je confesse que c' est ici notre faible ;
et toutefois je ne puis considérer sans admiration ces
règles immuables des moeurs, que la raison a posées.
Quoi ! Cette âme plongée dans le corps, qui en épouse
toutes les passions avec tant d' attache, qui languit,
qui n' est plus à elle-même quand il souffre, dans
quelle lumière a-t-elle vu qu' elle eût néanmoins sa
félicité à part ? Qu' elle dût dire hardiment, tous
les sens, toutes les passions et presque toute la
nature criant à l' encontre, quelquefois : ce m' est
un gain de mourir,
et quelquefois : je me
réjouis dans les afflictions ?
ne faut-il pas,
chrétiens, qu' elle ait découvert intérieurement une
beauté bien exquise dans ce qui s' appelle devoir, pour
oser assurer positivement que l' on doit s' exposer sans
crainte, qu' il faut s' exposer même avec
joie à des fatigues immenses, à des douleurs
incroyables et à une mort assurée, pour les amis, pour
la patrie, pour le prince, pour les autels ? Et
n' est-ce pas une espèce de miracle que, ces maximes
constantes de courage, de probité, de justice ne
pouvant jamais être abolies, je ne dis pas par le
temps, mais par un usage contraire, il y ait, pour le
bonheur du genre humain, beaucoup moins de personnes
qui les décrient tout à fait, qu' il n' y en a qui les
pratiquent parfaitement ?
Sans doute il y a au dedans de nous une divine clarté :
" un rayon de votre face, ô seigneur, s' est imprimé
en nos âmes : (...). " c' est là que nous découvrons,
comme dans un globe de lumière, un agrément immortel
dans l' honnêteté et la vertu : c' est la première
raison, qui se montre à nous par son image ; c' est la
vérité elle-même, qui nous parle et qui doit bien
nous faire entendre qu' il y a quelque chose en nous
qui ne meurt pas, puisque Dieu nous a fait capables
de trouver du bonheur, même dans la mort.
Tout cela n' est rien, chrétiens ; et voici le trait le
plus admirable de cette divine ressemblance. Dieu se
connaît et se contemple ; sa vie, c' est de se
connaître : et parce que l' homme est son image, il
veut aussi qu' il le connaisse être éternel, immense,
infini, exempt de toute matière, libre de toutes
limites, dégagé de toute imperfection. Chrétiens, quel
est ce miracle ? Nous qui ne sentons rien que de
borné, qui ne voyons rien que de muable, où avons-nous
pu comprendre cette éternité ? Où avons-nous
songé cette infinité ? ôéternité ! ô infinité !
Dit saint Augustin, que nos
sens ne soupçonnent pas seulement, par où donc es-tu
entrée dans nos âmes ? Mais si nous sommes tout corps
et toute matière, comment pouvons-nous concevoir un
esprit pur ? Et comment avons-nous pu seulement
inventer ce nom ?
Je sais ce que l' on peut dire en ce lieu, et avec
raison : que, lorsque nous parlons de ces esprits,
nous n' entendons pas trop ce que nous disons. Notre
faible imagination, ne pouvant soutenir une idée si
pure, lui présente toujours quelque petit corps pour
la revêtir. Mais, après qu' elle a fait son dernier
effort pour les rendre bien subtils et bien déliés, ne
sentez-vous pas en même temps qu' il sort du fond de
notre âme une lumière céleste qui dissipe tous ces
fantômes, si minces et si délicats que nous ayons pu
les figurer ? Si vous la pressez davantage, et que vous
lui demandiez ce que c' est, une voix s' élèvera du
centre de l' âme : je ne sais pas ce que c' est, mais
néanmoins ce n' est pas cela. Quelle force, quelle
énergie, quelle secrète vertu sent en elle-même cette
âme, pour se corriger, pour se démentir elle-même et
rejeter tout ce qu' elle pense ! Qui ne voit qu' il y a
en elle un ressort caché qui n' agit pas encore de
toute sa force, et lequel, quoiqu' il soit contraint,
quoiqu' il n' ait pas son mouvement libre, fait bien
voir par une certaine vigueur qu' il ne tient pas tout
entier à la matière et qu' il est comme attaché par sa
pointe à quelque principe plus haut ?
Il est vrai, chrétiens, je le confesse, nous ne
soutenons pas longtemps cette noble ardeur ; l' âme
se replonge bientôt dans sa matière. Elle a ses
langueurs et ses faiblesses ; et, permettez-moi de
le dire, car je ne sais plus comment m' exprimer, elle
a des grossièretés, qui, si elle n' est éclairée
d' ailleurs, la forcent presque elle-même de douter de
ce qu' elle est. C' est pourquoi les sages du monde,
voyant l' homme, d' un côté si grand, de l' autre si
méprisable, n' ont su ni que penser ni que dire : les
uns en feront un dieu, les autres en feront un rien ;
les uns diront que la nature le chérit comme une mère
et qu' elle en fait ses délices ; les autres, qu' elle
l' expose comme une marâtre et qu' elle en fait son
rebut ; et un troisième parti, ne sachant plus que
deviner touchant la cause de ce mélange, répondra
qu' elle s' est jouée en unissant deux pièces qui n' ont
nul rapport, et ainsi que, par une espèce de caprice,
elle a formé ce prodige qu' on appelle l' homme.
Vous jugez bien, chrétiens, que ni les uns ni les
autres n' ont donné au but, et qu' il n' y a plus que la
foi qui puisse expliquer un si grand énigme. Vous vous
trompez, ô sages du siècle : l' homme n' est pas les
délices de la nature, puisqu' elle l' outrage en tant
de manières ; l' homme ne peut non plus être son rebut,
puisqu' il y a quelque chose en lui qui vaut mieux que
la nature elle-même, je parle de la nature sensible.
Maintenant parler de caprice dans les ouvrages de
Dieu,
c' est blasphémer contre sa sagesse. Mais d' où vient
donc une si étrange disproportion ? Faut-il,
chrétiens, que je vous le dise ? Et ces masures mal
assorties avec ces fondements si magnifiques ne
crient-elles pas assez haut que l' ouvrage n' est pas en
son entier ? Contemplez ce grand édifice, vous y verrez
des marques d' une main divine ; mais l' inégalité de
l' ouvrage vous fera bientôt remarquer ce que le péché
a mêlé du sien. ô Dieu ! Quel est ce mélange ! J' ai
peine à me reconnaître ; peu s' en faut que je ne
m' écrie avec le prophète : (...). Est-ce là cette
Jérusalem ? Est-ce là cette ville, est-ce là ce
temple, l' honneur, la joie de toute la terre ? Et moi
je dis : est-ce là cet homme fait à l' image de Dieu,
le miracle de sa sagesse, et le chef-d' oeuvre de ses
mains ?
C' est lui-même, n' en doutez pas. D' où vient donc
cette discordance ? Et pourquoi vois-je ces parties si
mal rapportées ? C' est que l' homme a voulu bâtir à
sa mode sur l' ouvrage de son créateur, et il s' est
éloigné du plan : ainsi, contre la régularité du
premier dessin, l' immortel et le corruptible, le
spirituel et le charnel, l' ange et la bête, en un mot,
se sont trouvés tout à coup unis. Voilà le mot de
l' énigme, voilà le dégagement de tout l' embarras :
la foi nous a rendus à nous-mêmes,
et nos faiblesses honteuses ne peuvent
plus nous cacher notre dignité naturelle.
Mais, hélas ! Que nous profite cette dignité ?
Quoique nos ruines respirent encore quelque air de
grandeur, nous n' en sommes pas moins accablés dessous ;
notre ancienne immortalité ne sert qu' à nous rendre
plus insupportable la tyrannie de la mort, et quoique
nos âmes lui échappent, si cependant le péché les rend
misérables, elles n' ont pas de quoi se vanter d' une
éternité si onéreuse. Que dirons-nous, chrétiens ?
Que répondrons-nous à une plainte si pressante ?
Jésus-Christ y répondra dans notre évangile. Il vient
voir le Lazare décédé, il vient visiter la nature
humaine qui gémit sous l' empire de la mort. Ha ! Cette
visite n' est pas sans cause : c' est l' ouvrier même qui
vient en personne pour reconnaître ce qui manque à son
édifice ; c' est qu' il a dessein de le reformer suivant
son premier modèle : (...).
ô âme remplie de crimes, tu crains avec raison
l' immortalité qui rendrait ta mort éternelle ! Mais
voici en la personne de Jésus-Christ la résurrection
et la vie : qui croit en lui, ne meurt pas ; qui croit
en lui, est déjà vivant d' une vie spirituelle et
intérieure, vivant par la vie de la grâce qui attire
après elle la vie de la gloire. -mais le corps est
cependant sujet à la mort ! -ô âme, console-toi : si
ce divin architecte, qui a entrepris de te réparer,
laisse tomber pièce à pièce ce vieux bâtiment de ton
corps, c' est qu' il veut te le rendre en meilleur état,
c' est qu' il veut le rebâtir dans un meilleur ordre ;
 il entrera pour un peu de temps
dans l' empire de la mort, mais il ne laissera rien
entre ses mains, si ce n' est la mortalité.
Ne vous persuadez pas que nous devions regarder la
corruption, selon les raisonnements de la médecine,
comme une suite naturelle de la composition et du
mélange. Il faut élever plus haut nos esprits et
croire, selon les principes du christianisme, que ce
qui engage la chair à la nécessité d' être corrompue,
c' est qu' elle est un attrait au mal, une source de
mauvais désirs, enfin une chair de péché , comme
parle le saint apôtre. Une telle chair doit être
détruite, je dis même dans les élus, parce qu' en cet
état de chair de péché, elle ne mérite pas d' être
réunie à une âme bienheureuse, ni d' entrer dans le
royaume de Dieu : (...). Il faut donc qu' elle change
sa première forme afin d' être renouvelée, et qu' elle
perde tout son premier être, pour en recevoir un second
de la main de Dieu. Comme un vieux bâtiment
irrégulier qu' on néglige, afin de le dresser de
nouveau dans un plus bel ordre d' architecture ; ainsi
cette chair toute déréglée par le péché et la
convoitise, Dieu la laisse tomber en ruine, afin de
la refaire à sa mode, et selon le premier plan de sa
création : elle doit être réduite en poudre, parce
qu' elle a servi au péché...
ne vois-tu pas le divin Jésus qui fait ouvrir le
tombeau ? C' est le prince qui fait ouvrir la prison
aux misérables captifs. Les corps morts qui sont
enfermés dedans entendront un jour sa parole, et ils
ressusciteront comme le Lazare ; ils ressusciteront
mieux que le Lazare, parce qu' ils ressusciteront pour
ne mourir plus, et que la mort, dit le Saint-Esprit,
sera noyée dans l' abîme, pour ne paraître jamais : (...).
Que crains-tu donc, âme chrétienne, dans les
approches de la mort ? Peut-être qu' en voyant tomber
ta maison, tu appréhendes d' être sans retraite ?
Mais écoute le divin apôtre : nous savons, nous
savons, dit-il, nous ne sommes pas induits à le
croire par des conjectures douteuses, mais nous le
savons très assurément et avec une entière certitude,
que si cette maison de terre et de boue, dans
laquelle nous habitons, est détruite, nous avons
une autre maison qui nous est préparée au ciel
.
ô conduite miséricordieuse de celui qui pourvoit à nos
besoins ! Il a dessein, dit excellemment saint Jean
Chrysostome, de réparer la maison qu' il nous a
donnée : pendant qu' il la détruit et qu' il la
renverse pour la refaire toute neuve, il est
nécessaire que nous délogions. Et lui-même nous offre
son palais ; il nous donne un appartement, pour nous
faire attendre en repos l' entière réparation de notre
ancien édifice
Image:Jacques-Bénigne Bossuet 2.jpg

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MichelDALMAZZO 14/07/2009 20:33

Bravo de citer ce sermon de Bossuet!Une merveille de style.Je ne saurais trop vous recommander le texte de l'Ecclésiaste (à ne pas confondre avec l'éclésiastique) sur un sujet analogue.Et bravo pour votre blog.