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Publié par JEAN HELFER

Venu de l'école anglaise du documentaire, John Boorman a rompu avec cette tradition pour s'attaquer à tous les genres cinématographiques, qu'il a l'ambition de renouveler de fond en comble. Mais chez lui, le désir d'aventure et d'un ailleurs idyllique peut se révéler illusoire.

UN ROMANTIQUE SCEPTIQUE

Né en 1933 à Chepperton, près des célèbres studios de la banlieue londonienne, John Boorman est issu d'une famille protestante d'origine écossaise et néerlandaise et fut néanmoins élevé chez les jésuites pendant la guerre. Fréquentant les cinémas populaires puis le National Film Theatre (la cinémathèque anglaise), il se passionne très jeune pour le septième art et s'exerce comme critique de cinéma pour la radio et un journal féminin. Après son service militaire, il entre en 1955 comme assistant monteur à la télévision, qui allait devenir florissante dans les années 60, permettant à de nombreux cinéastes britanniques de faire leurs débuts.

Il acquiert une première notoriété en 1963, à Bristol, où il dirige trois épisodes sur six de la série Citizen 63, portraits d'un homme d'affaires, d'une lycéenne et d'un savant. L'année suivante, c'est encore dans le documentaire qu'il s'illustre avec The Newcomers, qui suit un couple de Bristol, la naissance de leurs jumeaux et leur vie quotidienne en six épisodes de trente minutes. Il devient vite conscient des limites du genre documentaire et des risques qu'il fait courir aux personnes qu'il filme. Il s'oriente alors vers la fiction réalisant son premier long métrage, Sauve qui peut (1965), avec le groupe musical The Dave Clark Five, dans le sillage du succès remporté par Richard Lester avec les Beatles pour Quatre garçons dans le vent. La trame du film – un couple de jeunes gens qui fuit le monde artificiel de la publicité à la recherche d'un « ailleurs » qui se révèle inaccessible – annonce ses œuvres futures où la quête de ses héros se révèle pleine d'aléas et de désillusions. C'est la confiance que lui accorde Lee Marvin qui lui permet de réaliser en toute indépendanceLe Point de non-retour (1967) pour la Metro Goldwyn Mayer, qui révolutionne le film criminel et lui vaut l'admiration des futurs auteurs de la renaissance hollywoodienne. C'est ainsi que dans le Voyage à travers le cinéma américain de Martin Scorsese, il est le seul réalisateur vivant, avec Eastwood et Kubrick, que cite son auteur.

UN EXPLORATEUR DES GENRES

Comme son prédécesseur Michael Powell, sa filmographie est d'un apparent éclectisme, ce qui lui valut parfois l'incompréhension de la critique, alors qu'elle témoigne d'une belle cohérence avec son attirance pour l'imaginaire, le rêve et le fantastique. Boorman travaille à l'intérieur de genres qu'il explore et redéfinit : le film de gangsters (Le Point de non-retour, The General), de guerre (Duel dans le Pacifique), d'horreur (L'Hérétique), de science-fiction (Zardoz), d'espionnage (Le Tailleur de Panama), le western (La Forêt d'émeraude, et à sa manière, Délivrance), la fable (Leo the Last, Tout pour réussir), l'épopée (Excalibur) et plus singulièrement l'autobiographie avec son enfance pendant le Blitz (Hope and Glory) et la période de son service militaire (Queen and Country). Cette variété a pu dérouter d'autant qu'elle s'oppose à la tradition réaliste d'outre-Manche incarnée par un Ken Loach ou un Mike Leigh. Son œuvre, régie par un univers mytho-poétique, n'en propose pas moins un regard aigu sur le monde qui nous environne, de la société criminelle du Point de non-retour au danger du retour à la nature de Délivrance, de l'opposition entre l'Occident riche et le tiers-monde pauvre de Leo the Last, à l'oppression en Birmanie dans Rangoon, des procès sud-africains « vérité et réconciliation » de In My Country aux prémices de la crise économique irlandaise dans Tiger's Tail et aux chocs des civilisations de Duel dans le Pacifique, où s'affrontent à la fin de la Deuxième guerre mondiale un militaire japonais et un marine américain.

Boorman appartient à la lignée des écrivains britanniques, un Stevenson, un Conrad, un Kipling, un Graham Greene, qui sont des chantres de l'aventure et qui parcourent dans leurs romans les contrées les plus lointaines. Ses tournages le font se mesurer aux éléments et prendre des risques. Grand voyageur, il est allé filmer au cœur de la jungle amazonienne (La Forêt d'émeraude), dans une île polynésienne (Duel dans le Pacifique), sur les torrents des Appalaches (Délivrance), dans la forêt birmane (Rangoon) ou la campagne sud-africaine (In My Country). Sa capacité à rendre l'action physique et à filmer la violence sans complaisance lui ont permis de rejoindre avec aisance la grande tradition du cinéma américain, celle des Walsh et des Vidor. Mais contrairement à certains de ses compatriotes, il n'est jamais devenu un réalisateur hollywoodien, ne cessant au contraire de faire des va-et-vient entre les tournages éloignés et ceux à Londres ou dans son pays d'adoption, l'Irlande, où il habite depuis le début des années 70 et qui a servi de cadre à Zardoz, Excalibur,The General et Tiger's Tail. Son sens de la nature, vue à la fois comme bénéfique et maléfique, en font un des grands paysagistes, avec Jane Campion et Terrence Malick, du cinéma anglo-saxon contemporain. Chez lui, metteur en scène cosmique, l'eau, l'air, la terre et le feu sont autant des personnages que ses héros, porteurs de la même énergie, et qui, entre la première et la dernière image, connaissent de grandes transformations.

UN CHANTRE DE L'AVENTURE

Dès son deuxième film, Le Point de non-retour, le protagoniste boormanien est posé. Le bien nommé Walker (l'homme qui marche), puissamment et sèchement interprété par Lee Marvin, est parti pour assouvir sa vengeance mais découvre à la fin l'inutilité, la vanité de sa quête. De ce point de vue, s'il a attendu 1981 pour réaliser Excalibur, le mythe du Graal et des chevaliers de la Table ronde n'a cessé d'irriguer son œuvre et dansHope and Glory, on le voit jouer, enfant, avec des soldats de plomb de la cour du roi Arthur. Il y a chez Boorman comme un romantique sceptique, un lyrique qui se méfie de ses visions, un artiste conscient de l'aveuglement de l'homme sur lui-même qui le conduit à montrer les impasses de l'utopie dans Zardoz. Souvent, dans ses récits, on retrouve un manipulateur malfaisant comme dans ses premiers films (le chef de l'organisation dans Le Point de non-retour, Laszlo, le majordome de Leo the Last, Arthur Frayn dans Zardoz). Avec Merlin dans Excalibur, le magicien, le maître de marionnettes, devient le protecteur et introduit une dimension d'humour dans la comédie humaine.

DES DÉFIS ESTHÉTIQUES

Reste, et ce n'est pas rien, l'invention formelle. Il est significatif que l'un de ses premiers films, The Great Director, fut un documentaire consacré à D. W. Griffith et une réflexion sur l'art du muet. Comme un certain nombre de ses contemporains, Boorman est un cinéaste cinéphile qui dialogue avec le passé de son art pour le renouveler. Attaché avant tout au visuel, il a signé des images mémorables : le travelling en contre-plongée qui accompagne Lee Marvin et le martèlement de ses bruits de pas dans le couloir du Point de non-retour, les jumelles de Mastroianni épiant la vie dans la maison des Noirs (Leo the Last), les deux canoës dévalant les eaux bouillonnantes de la rivière Chatooga (Délivrance), la lutte contre les sauterelles au cœur du désert africain (L'Hérétique), le combat mortel du père et du fils, Arthur et Mordred, devant un soleil rougeoyant (Excalibur), les enfants d'une école dévastée par les bombes et remerciant Hitler (Hope and Glory). Du montage (les ellipses du Point de non-retour) au travail monochrome sur Leo the Last, des décors envoûtants de Richard McDonald pour la cité africaine de L'Hérétique à un film quasiment muet à deux personnages (Duel dans le Pacifique) et à un unique thème musical (le duo de banjos de Délivrance), Boorman n'a cessé de se donner des défis esthétiques pour mieux les relever. Rien du cinéma ne lui est étranger.

Michel Ciment

 

http://www.cinematheque.fr/

OUVERTURE CE SOIR A LA CINEMATHEQUE DE LA RETROSPECTIVE JOHN BOORMAN EN SA PRESENCE
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