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Publié par JEAN HELFER

"SOMMEIL DE PLOMB" D'ARAGON (1919)

SOMMEIL DE PLOMB

A Philippe Soupault.

Le dormeur éveillé regarde la vie avec des yeux de petit enfant

Dormeur quel nuage obscurcit l'azur de ton front

L'homme secoue une tête plus pesante que l'orage

Il voudrait jouer aux quatre coins, mais il ne peut il est tout seul

La balle du soleil en vain s'offre à lui

En vain les cerceaux des ponts

En vain

Henri IV l'invite à chat perche (sic)

Le monde coule à ses pieds et les passants ont toujours le même visage

Les plus pressés paraissent plus jeunes et les plus vieux paressent

A la voir on ne croirait pas la ville en carton ni le soir

Faux comme les prunelles des femmes et des amis les meilleurs

Quel danger je cours Immobile contre le parapet de l'univers

Si j'allais me prendre à ce chromo l'aspect des maisons à huit heures d'été

Vertige Le décor devient le visage de la vie

La face de cette fille que j'ai tant aimée

Pour ses mains ses yeux faits et sa stupidité

Comme tu mentais bien paysage de l'amour

Il y avait cette place au creux de ton épaule

Et les frissons qui glissaient comme une eau sur ma figure

Courroux courroux mais tu chantais à voix basse comme la plus innocente

Et tu ne trouvais que des consonnes sourdes

Des sons issus du sang pour nommer les lèvres les caresses

Tout ce qui dansait entre deux corps comme la flamme du désir

Un bourdonnement de mouches sur les fruits signifiait moi-même

Et quand j'étais trop las tu laissais avec à propos pendre un bras mûr

J'attends que renaisse la dame du souvenir

Un grand trou s'est fait dans ma mémoire

Un lac où l'on peut se noyer mais non pas boire

Aucun remords ne t'éveille et tu sens le lit sous les reins

Jusqu'à ce que ce dernier appuie s'affaisse et que tu t'enfonces dans le vide

Au pays souterrain du songe

Alors je retombe en enfance

Les livres sont rouges et dorés sur tranche

Il n'y a qu'un avenir tout simple

Là-bas entre les lianes des forêts bien connues

On fait du feu avec des morceaux de bois sec et la boussole permet de s'orienter

Pourvu que les porteurs ne se révoltent pas

Pourvu que les dormeurs ne se réveillent pas

Mon corps je t'appelle du nom que les bouches ont perdu depuis la création du monde

Mon corps mon corps c'est une danse rouge c'est un mausolée un tir aux pigeons un geyser

Plus jamais je ne tirerai ce jeune homme des bords des forêts

Il peut sans peine sommeiller

Il n'est pas mort Il bouge dans un monde plus mou

Ne me parlez pas de la lumière du sommeil.

Louis ARAGON

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