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Publié par JEAN HELFER

GUILLAUME APOLLINAIRE ET ANDRE BRETON

L'ombre d'Apollinaire

C'est le soir, chez moi. Picasso se tient au fond du divan, dans l'angle des deux murs, mais c'est Picasso dans l'état intermédiaire entre son état actuel et celui de son âme après sa mort. Il dessine distraitement sur un calepin. Chaque page ne comporte que quelques traits rapides et l'énorme mention du prix demandé : 150 fr. Il répond à peine et ne paraît pas ému à l'idée que j'aie pu me renseigner sur l'emploi de son temps à Beg-Meil, où je suis arrivé peu après son départ. L'ombre d'Apollinaire est aussi dans cette pièce, debout contre la porte; elle paraît sombre et pleine d'arrière-pensées. Elle consent à ce que je sorte avec elle; sa destination m'est inconnue. En chemin, je brûle d'envie de lui poser une question, une question d'importance faute de pouvoir vraiment m'entretenir avec elle. Mais que m'importe-t-il, par-dessus tout, de savoir ? Aussi bien ne satisfera-t-elle sans doute ma curiosité qu'une fois. À quoi bon m'informer auprès d'Apollinaire de ce qu'il est advenu de ses opinions politiques depuis sa mort, m'assurer qu'il n'est plus patriote, etc. Après mûre réflexion je me décide à lui demander ce qu'il pense de lui-même, tel que nous le connûmes, de ce plus ou moins grand poète qu'il fut. C'est, je crois, la seconde fois qu'on l'interroge en ce sens et je tiens à m'en excuser. Estime-t-il que sa mort fut prématurée, jouit-il un peu de sa gloire : « non et non ». Quand il pense à Apollinaire il avoue que c'est comme à quelqu'un d'étranger à lui-même et pour qui il ne ressent qu'une banale sympathie. Nous allons nous engager dans une voie romaine et je crois savoir où l'ombre veut me mener (elle ne m'étonnera décidément pas, j'en suis assez fier). À l'autre extrémité de cette voie se trouve en effet une maison qui tient dans ma vie une place considérable. Un cadavre y repose sur un lit et autour de ce lit, qui baigne dans la phosphorescence, ont lieu à certaines époques des phénomènes hallucinatoires dont j'ai été témoin. Mais nous sommes loin d'être arrivés et déjà l'ombre pousse devant elle les deux battants encadrés de boutons d'or d'une porte rouge sombre. J'y suis, ce n'est encore que le bordel. Incapable de la faire changer de résolution je prends à regret congé de l'ombre et reviens sur mes pas. Je suis bientôt aux prises avec sept ou huit jeunes femmes, qui se sont détachées d'un groupe, que je distingue mal sur le côté gauche et qui, les bras tendus, me barrent la route à elles quatre. Elles veulent à tout prix me faire rebrousser chemin. Je finis par m'en défaire à force de compliments et de promesses plus lâches les uns que les autres. J'ai pris place maintenant dans un train en face d'une jeune fille en deuil qui s'est, paraît-il, mal conduite, et à qui sa mère fait la morale. Elle a encore un moyen de se repentir mais elle reste à peu près silencieuse.

André Breton (REVE N°3)

La Révolution surréaliste

France 1924

GUILLAUME APOLLINAIRE ET ANDRE BRETON
GUILLAUME APOLLINAIRE ET ANDRE BRETON
GUILLAUME APOLLINAIRE ET ANDRE BRETON

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